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Le soft power en Indo-Pacifique, une nouvelle forme de pouvoir et d’influence ?

Depuis une trentaine d’années, les pays asiatiques se sont lancés dans des stratégies de promotion de leurs caractéristiques économiques et culturelles propres afin de renforcer leur visibilité et leur capacité d’influence. En reprenant à leur compte le concept occidental, qu’ils ont enrichi de leur propre interprétation, les décideurs de l’Indo-Pacifique se sont réapproprié les travaux de Joseph Nye (professeur émérite à l’Université Harvard), opérant ainsi une reconstruction du soft power, des moyens engagés et de sa finalité.

Ce mouvement est notamment très net dans le cas de la Chine, qui a intégré à ses outils de soft power sa puissance économique et son projet des Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative), ce dernier lui permettant d’augmenter considérablement sa visibilité et son influence à l’international. Mais les autres puissances asiatiques ne sont pas en reste, en ce que l’influence y est souvent associée au développement économique, à l’exportation d’un modèle de développement ou de diplomatie culturelle.

Qu’est-ce que le soft power ?

Objet d’une réflexion théorique et conceptualisée depuis 1990 sous la plume de Joseph Nye, le soft power s’oppose au hard power, défini comme les leviers contraignants de l’action de l’État pour parvenir à ses fins (action militaire, chantage, sanctions, intimidation diplomatique, etc.). Cette réflexion part du postulat que le monde contemporain est plus complexe qu’au temps de la guerre froide et que l’approche traditionnelle considérant les relations entre les États à travers le seul rapport de force basé sur leur puissance militaire semble insuffisante pour rendre compte de leurs relations et de la dynamique des relations internationales.

Le soft power permet une analyse plus fine, plus précise de la complexité des relations entre États et autres acteurs internationaux. Polymorphe, le soft power, ou pouvoir d’influence en français, se définit ainsi par la capacité d’un État à influencer et à orienter les relations internationales en sa faveur par un ensemble de moyens autres que coercitifs. En d’autres termes, le soft power est la capacité de convertir les États plutôt que de les contraindre, ou simplement d’amener les autres à vouloir ce que vous voulez, c’est-à-dire imposer progressivement, patiemment, ses représentations, valeurs et normes afin qu’elles soient partagées par le plus grand nombre.

Le soft power, ou pouvoir d’influence en français, se définit ainsi par la capacité d’un État à influencer et à orienter les relations internationales en sa faveur par un ensemble de moyens autres que coercitifs.

Comment les États mobilisent-ils le soft power ?

En Indo-Pacifique, le soft power se conjugue au pluriel du fait du développement de ce concept dans la plupart des pays de la région. Mettre en avant une stratégie de soft power, c’est pour un pays de la région chercher à « briller » plus que son voisin et à incarner une dynamique dont l’objectif est qu’il se propage à grande échelle. On pense ici à l’exemple chinois dont le soft power s’exprime depuis près de 20 ans de différentes manières : la diplomatie, les alliances, la coopération institutionnelle, l’aide économique, les investissements, l’attractivité de la culture, l’éducation, le rayonnement d’un modèle politico-économique et de valeurs. L’objectif pour Beijing étant de tirer profit de la vacance d’un leadership international et de plaider en faveur d’une multipolarité dont la Chine serait l’un des principaux acteurs, sinon le principal.

Quant à la Corée du Sud, on assiste au développement spectaculaire d’une culture populaire portée par la musique pop et les séries télévisées, qui offre à ce pays longtemps pris en étau entre la Chine et le Japon la possibilité d’être identifié comme une puissance asiatique de premier plan. L’exemple de Singapour est également très significatif, la cité-État s’appuyant sur sa trajectoire exceptionnelle, un site stratégique mis à profit pour devenir un grand hub portuaire dans le cadre d’un modèle socioéconomique marqué par un fort interventionnisme de l’État, afin d’assurer la promotion de son modèle.

L’Inde voit de son côté dans sa dynamique de croissance un outil lui permettant de mettre en avant ses caractéristiques. Cette dimension du modèle économique caractérise aussi les stratégies de rivalités d’influence en Asie, la Chine ne faisant pas mystère de son souci de promotion d’un modèle alternatif de développement économique, mariant libre-échange, à tout le moins échanges commerciaux conséquents, à un interventionnisme d’État significatif et à un modèle d’affaires différent de celui longtemps promu par les Occidentaux. Enfin, pour l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), le concept de soft power est utilisé pour faire la promotion de ces principes fondateurs qui sont le consensus, la souplesse institutionnelle, la gestion de la diversité culturelle et des systèmes politiques.

Le problème de l’évaluation de l’efficacité du soft power

Le concept développé par Nye reste un outil notoirement imparfait en raison de la difficulté de mesurer et d’évaluer le soft power d’un État. En effet, si le soft power est actuellement largement accepté et utilisé, sa compréhension théorique et son application pratique restent difficiles. Les agences gouvernementales, les spécialistes des relations internationales et les thinks tanks sont tous à la recherche d’outils permettant d’évaluer les résultats de leur travail et la position d’un pays dans le monde en ce qui a trait à la capacité d’attraction. En outre, l’évaluation et la mesure peuvent être difficiles en raison du nombre de facteurs à prendre en compte au sein d’un écosystème complexe et difficilement modélisable, comme l’utilisation du hard power qui peut venir parasiter les efforts d’une stratégie de soft power d’un pays. À cela s’ajoute le fait que les efforts de soft power ne peuvent apporter des résultats qu’à long terme. Dans ce cas précis, un écosystème de soft power fait référence à des réseaux complexes de facteurs opérant à l’intérieur d’une gamme d’échelles et de temps et à travers eux.

En d’autres termes, le soft power, qui est un processus qui permet de créer une multitude de résultats de diplomatie publique, n’est pas un processus linéaire simple, mais un écosystème avec de multiples boucles de rétroaction qui influencent au fil du temps chacun des outils présents dans une stratégie de soft power. Cependant, en réponse au besoin des chercheurs et des décideurs politiques d’évaluer, de mesurer et de comparer les instruments utilisés pour renforcer le soft power d’un pays, un certain nombre de classements internationaux ont vu le jour au cours des dernières années. Bien qu’imparfaits, ces classements (ex. « Soft power 30 » ou « Global Soft Power Index ») permettent la comparaison des pays à travers le déploiement du soft power tout en identifiant les points forts et ceux à améliorer. Concernant l’Indo-Pacifique la difficulté de ces classements est de pouvoir définir précisément le moment où un outil de soft power franchit la ligne pour devenir une forme de sharp power, en d’autres termes, une stratégie qui perce, pénètre et perfore l’environnement politique et informationnel des pays-cibles, notamment en faisant un usage trompeur d’informations à des fins hostiles.

En définitive, malgré l’énorme engouement du soft power en Indo-Pacifique, les pays de la région accusent un déficit important notamment par rapport aux pays européens et nord-américains. Bien que l’Indo-Pacifique soit en avance sur le plan économique, elle reste à la traîne des pays occidentaux quand il s’agit de capter le « réservoir de sympathies » qu’engendre la mise en place d’une stratégie de soft power. De toute évidence, il y a des gagnants et des perdants du soft power en Indo-Pacifique.

Article rédigé par:

Professeur, Université catholique de Lille
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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