Pour reprendre les termes du premier ministre Mark Carney, la « rupture » s’est imposée comme la description la plus juste du déplacement des plaques tectoniques de la géopolitique : une lente accumulation de tensions, puis une brusque libération.
C’est au cours de la première année du second mandat trumpien que cette rupture s’est cristallisée. Elle a fait voler en éclats plusieurs certitudes qui soutenaient la cohésion occidentale : la primauté du droit sur la force, la discipline des alliances et l’attachement partagé aux règles démocratiques et à l’État de droit. Pour les puissances moyennes, ce moment marque le retour de l’incertitude stratégique.
À mesure que s’efface l’ambition d’un ordre international fondé sur des règles, le Canada, les États membres de l’Union européenne et leurs partenaires en Europe comme dans l’Indo-Pacifique découvrent qu’ils ne peuvent plus préserver ni leur autonomie politico-économique sans coordination, ni leur sécurité sans capacité propre. Cette réalité s’impose face aux trois grandes puissances – la Chine, la Russie et les États-Unis -, pour lesquelles l’Occident non américain apparaît comme le principal obstacle à l’avènement d’un ordre mondial ouvertement régi par le rapport de force.
Cette rupture est devenue manifeste lorsque l’administration Trump a commencé à expliciter sa nouvelle vision du monde, des premiers signaux envoyés à Davos jusqu’à l’inscription, dans la stratégie de sécurité nationale, d’une conception transactionnelle des alliances. Des différends autrefois relégués au rang d’irritants techniques touchent désormais à des principes fondamentaux : la souveraineté au sein des alliances, la frontière entre négociation et coercition, ainsi que la question de savoir si l’intégrité territoriale demeure un principe intangible ou devient une variable d’ajustement.
Qu’il s’agisse du Groenland et du Canada, des droits de douane et de la coercition commerciale, ou encore de l’Ukraine, du Venezuela et de l’Iran, le même constat s’impose : dans un tel environnement, les puissances moyennes ne peuvent plus seulement s’adapter ; elles doivent peser ensemble sur l’architecture en formation. Car, selon la formule de Carney, lorsqu’on n’est pas à la table, on figure au menu.
La Chine en position singulière
La Chine se trouve, dans cette configuration, en position singulière. Elle est aujourd’hui la grande puissance qui investit le plus le langage des règles internationales et de la coopération multilatérale, tout en les interprétant strictement à l’aune de ses propres intérêts. Pékin ne propose pas encore d’alternative cohérente à l’ordre libéral d’hier. Il tire toutefois profit de la fragmentation de l’Occident non américain pour élargir sa marge de manœuvre, accroître son pouvoir d’attraction et renforcer sa capacité de négociation. Les visites de dirigeants occidentaux non américains auprès de Xi Jinping l’ont montré : face à la Chine, le pouvoir de négociation dépend aussi de la capacité à peser collectivement.
Pour préserver des marges de manœuvre — accès au marché, coopération industrielle, diversification stratégique — les puissances moyennes ne peuvent négocier efficacement qu’à condition de ne pas se laisser fragmenter, y compris lorsque les règles du jeu restent largement définies par les priorités de Pékin.
Une géométrie d’alliances recomposée
Le repositionnement des puissances moyennes s’explique par la dynamique instable entre Washington, Pékin et Moscou. Pour l’Europe en particulier, la guerre menée par la Russie en Ukraine représente un risque majeur pour l’architecture de paix européenne héritée de l’après-1945. Elle a entraîné une rupture de facto avec Moscou et ravivé les tensions avec Washington. Dans ce contexte, la relation à la Chine demeure indécise. Toute réorientation des puissances moyennes dépend désormais du jeu mouvant entre les trois grandes puissances.
La logique de Washington, fondée sur les menaces douanières et la contrainte politique, rejoint un objectif ancien de Moscou : l’affaiblissement de la cohésion occidentale. Dans le même temps, le partenariat de plus en plus asymétrique entre la Russie et la Chine consolide des enceintes alternatives, des BRICS+ à l’Organisation de coopération de Shanghai, tandis que Washington désigne Pékin comme son principal rival stratégique. Il en résulte un resserrement stratégique pour les démocraties libérales qui continuent de voir dans la prévisibilité du droit un avantage, au moment même où Washington tend à la traiter comme un obstacle.
La question décisive n’est plus de savoir si « l’Occident » peut encore afficher une unité de principe, mais si l’Occident non américain parvient à traduire des intérêts communs en une position coordonnée à l’égard de Pékin, malgré l’opposition croissante des États-Unis. La Chine restera à la fois un marché essentiel, un compétiteur systémique et une puissance qui cherche à façonner les règles internationales. Pour l’Occident non américain, la réponse doit donc prendre la forme d’une stratégie en trois volets : interdépendance économique, technologies et sécurité, définition des règles et des normes. Un principe directeur s’impose : la connectivité doit être fondée sur le droit. Cela implique de ne participer aux corridors et aux réseaux que si la réciprocité est crédible, les financements transparents et les différends effectivement arbitrés.
Pékin ne propose pas encore d’alternative cohérente à l’ordre libéral d’hier. Il tire toutefois profit de la fragmentation de l’Occident non américain pour élargir sa marge de manœuvre, accroître son pouvoir d’attraction et renforcer sa capacité de négociation.
Pékin, la réforme et les règles
Comme l’a réaffirmé Xi Jinping en janvier 2026, « le droit international ne peut être réellement effectif que si tous les pays le respectent ». Mais dans un ordre mondial de plus en plus régi par le rapport de force, cette profession de foi multilatérale ne vaut pas seulement comme principe : elle sert aussi à Pékin de langage d’influence auprès des puissances moyennes. Pour l’Occident non américain, l’essentiel consiste à identifier les terrains institutionnels sur lesquels Pékin affirme vouloir réformer — et où des compromis réciproques demeurent concevables. La demande de Xi, au G20, d’une « réallocation des quotes-parts » au FMI s’accompagne d’un appel à « rétablir le fonctionnement normal » du mécanisme de règlement des différends de l’OMC : signe que la posture chinoise se veut davantage réformiste que « rupturiste », tout en cherchant à accroître sa capacité à écrire les règles.
Dans le même mouvement, Xi présente la réforme de la gouvernance comme une limite à la discrétion occidentale : les règles, dit-il, doivent s’appliquer « de manière égale et uniforme », et « les règles de la maison de quelques pays ne doivent pas être imposées aux autres ». Cette insistance renvoie à une sous-représentation persistante dans les institutions de gouvernance économique. Avec près de 17 pour cent du PIB mondial, la quote-part de la Chine au FMI n’est que de 6,4 pour cent. Le point de contact — et la friction — se situent au même endroit. Pékin veut davantage de voix, d’accès et d’influence ; l’Occident non américain, lui, veut de l’ouverture et de l’opposabilité.
Dans cette lecture, la volonté chinoise de gagner en influence au sein des institutions héritées et la construction de plateformes parallèles relèvent d’un même projet : élargir l’espace dans lequel Pékin peut écrire, interpréter et appliquer les conditions de l’interdépendance. L’initiative des Nouvelles Routes de la soie (BRI) en est l’expression la plus concrète : non seulement un programme de développement, mais aussi une tentative de façonner les infrastructures mêmes de la mondialisation. Xi la présente comme un instrument destiné à « bâtir un monde ouvert, inclusif et interconnecté pour un développement commun ».
La BRI comme épreuve de vérité
C’est pourquoi la BRI constitue l’épreuve la plus directe de l’interdépendance et de la contrainte. Pékin la met de plus en plus en scène comme un projet de « développement de haute qualité » — connectivité verte, numérique, fondée sur des normes — tout en s’installant en position de prescripteur des projets et des financements. Pour l’Occident non américain, c’est là que se joue la négociation. Si la Chine souhaite attirer capitaux, technologies et légitimité occidentaux, le prix d’entrée doit être l’opposabilité : accès réciproque, appels d’offres transparents, conditions de financement claires, normes techniques et de données communes, mécanismes de règlement des différends qui tranchent plutôt que des formules « gagnant-gagnant ». L’insistance chinoise sur des règles appliquées « également et uniformément » appelle un test simple : Pékin est-il prêt à accepter des contraintes sur sa propre discrétion autant que sur celle des Occidentaux ?
Tout accord échouera s’il se résume à une politique unique à l’égard de la Chine. L’Occident non américain est trop exposé, et la Chine trop centrale, pour qu’une alternative binaire — engagement ou confrontation — soit opérante. Il faut une approche différenciée et disciplinée, ainsi qu’une coordination interne assez robuste pour négocier en bloc. Faute d’instruments communs pour parler d’une seule voix, l’Occident non américain sera traité comme une addition de marchés — et donc négocié au cas par cas. Et si la connectivité adossée au droit n’est pas opposable, elle ne sera pas neutre : elle tranchera qui fixe les conditions de l’ouverture — et qui paie le prix de la dépendance.