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Paul Gérin-Lajoie était-il Wallon ?

La question peut faire sourire. Évidemment, Paul Gérin-Lajoie n’était pas Wallon. Pourtant, la poser permet de mettre en lumière un paradoxe fascinant : certaines idées au cœur de la politique internationale du Québec depuis plus de 60 ans trouvent aujourd’hui une réalisation plus complète… en Wallonie qu’au Québec lui-même.

Au Québec, il est assez courant de présenter les relations internationales québécoises comme un phénomène exceptionnel. Cette perception repose sur une réalité indéniable : le Québec est l’un des acteurs infra-étatiques les plus actifs sur la scène internationale. Il dispose d’un réseau de représentations à l’étranger, conclut des ententes internationales et participe à de nombreux forums internationaux. Pourtant, cette vision mérite d’être nuancée.

Pour les spécialistes, la paradiplomatie, c’est-à-dire l’action internationale des gouvernements infranationaux, n’est plus une anomalie. Elle est devenue une composante normale de la gouvernance mondiale contemporaine. Le phénomène est même banal.

Mais il y a plus intéressant encore : le Québec n’est plus non plus le cas le plus avancé.

Quand la doctrine québécoise devient réalité… ailleurs

La doctrine Gérin-Lajoie, formulée en 1965, repose sur une idée simple mais puissante : dans les domaines qui relèvent de ses compétences internes, le Québec doit pouvoir agir à l’international. Or, ce que peu de gens réalisent, c’est que cette logique a été, en quelque sorte, pleinement institutionnalisée en Belgique.

En effet, la réforme constitutionnelle belge de 1993 a consacré le principe in foro interno, in foro externo. Concrètement, cela signifie que les entités fédérées, comme la Flandre, la Wallonie et Bruxelles-Capitale, peuvent exercer à l’international les compétences qu’elles détiennent en interne. Elles ne se contentent donc pas d’influencer la politique étrangère de leur État : elles y participent directement.

Deux modèles, deux logiques

Le Québec et la Wallonie partagent plusieurs caractéristiques. Tous deux sont des nations minoritaires au sein de fédérations multinationales. Tous deux ont développé des politiques internationales ambitieuses. Mais leurs cadres institutionnels et leurs logiques d’action diffèrent profondément.

Au Québec, la paradiplomatie est intimement liée à la question nationale. Elle est traversée par des enjeux identitaires et par une relation parfois tendue avec le gouvernement fédéral. Le Québec cherche à se faire une place dans un système où la politique étrangère demeure, en pratique, largement centralisée. Cela donne lieu à une dynamique souvent marquée par la négociation, voire la contestation.

En Wallonie, la situation est différente. L’action internationale s’inscrit dans un cadre belge où la décentralisation est poussée beaucoup plus loin. Les entités fédérées disposent d’un rôle reconnu et formalisé dans les affaires internationales. Il ne s’agit pas seulement d’influencer : il s’agit de codécider.

Des moyens comparables, des stratégies différentes

Sur le plan des ressources, les deux cas sont comparables en apparence. Toutefois, comme la Wallonie représente environ 40 % de la population du Québec, l’effort consenti y est, toutes proportions gardées, nettement plus élevé.

Le Québec dispose d’un appareil diplomatique important, avec un ministère structuré et compétent, un budget d’environ 135 millions, plus de 625 fonctionnaires dont près de 265 employés à l’étranger. Il compte 34 représentations dans 19 pays, dont certaines, comme la délégation à Paris, s’apparentent à de véritables quasi-ambassades.

La Wallonie, par l’intermédiaire de Wallonie-Bruxelles international (WBI), dispose de ressources d’un budget d’environ 104 millions d’euros (168 millions de dollars canadiens) et un peu plus de 300 fonctionnaires, mais elle compense par un réseau international particulièrement dense et structuré. Celui-ci comprend des délégations générales à statut diplomatique, des représentations multiservices, des centres culturels, ainsi que des relais spécialisés dans les domaines scientifiques, académique et culturel. À ce dispositif s’ajoute un important réseau économique piloté par l’Agence wallonne à l’Exportation et aux Investissements étrangers (AWEX), qui compte plus de 400 employés présents sur les cinq continents, ainsi que les représentations de l’APEFE, une agence de coopération internationale, et de VisitWallonie, axé sur le tourisme.

Le Québec et la Wallonie partagent plusieurs caractéristiques. Tous deux sont des nations minoritaires au sein de fédérations multinationales. Tous deux ont développé des politiques internationales ambitieuses.

Le test du réel : l’épisode de l’AECG

C’est toutefois dans le domaine des accords internationaux que la différence entre les deux modèles apparaît avec le plus de clarté.

L’épisode de l’AECG (Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne) constitue à cet égard un moment charnière. En 2016, la Wallonie, soutenue par la Région de Bruxelles-Capitale et la Communauté française, bloque temporairement l’adoption de l’accord.

Pourquoi ? Parce que, dans le système belge, un accord commercial qualifié de « mixte » doit être approuvé par les différents niveaux de gouvernement, y compris les parlements régionaux. La Wallonie disposait donc d’un véritable pouvoir de blocage.

Sous l’impulsion de Paul Magnette, le Parlement wallon s’oppose à l’accord, estimant qu’il touche à des domaines sensibles comme les services publics, l’environnement, le droit du travail ou encore le mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États. Ces enjeux relèvent en partie des compétences régionales, et la Wallonie refuse de les voir encadrés sans garanties. Ce blocage provoque une crise politique majeure, non seulement en Belgique, mais aussi à l’échelle européenne et internationale.

Face à cette situation, un fait inédit se produit : la Wallonie entre directement dans la négociation. Des discussions s’engagent entre le gouvernement wallon, le Canada et la Commission européenne. Après plusieurs jours de négociations, qui provoqueront quelques larmes à Chrystia Freeland, alors ministre du Commerce international, un compromis est trouvé. Il prend la forme d’un instrument interprétatif qui clarifie certaines dispositions de l’accord, notamment en matière de protection de l’environnement, des services publics et du droit du travail.

La Wallonie obtient également que la question du mécanisme de règlement des différends soit examinée par la Cour de justice de l’Union européenne, qui confirmera plus tard sa compatibilité avec le droit européen.

Une influence qui dépasse les traités

L’influence de la Wallonie ne se limite pas aux accords commerciaux. Elle s’étend également à la représentation internationale. 

Dans certaines instances, notamment au sein de l’Union européenne, des représentants des entités fédérées peuvent parler au nom de la Belgique lorsque les matières relèvent de leurs compétences. Le principe de « l’unicité du siège » est maintenu, la Belgique parle d’une seule voix, mais cette voix peut être définie par une entité fédérée. 

En cas de désaccord, la Belgique s’abstient. Ce mécanisme incite fortement à la recherche de compromis et confère aux entités fédérées un poids réel dans la définition de la position internationale du pays. 

Alors, Gérin-Lajoie était-il wallon ?

La réponse est évidemment non. Mais la question permet de souligner un point essentiel : certaines des idées qui ont structuré l’action internationale du Québec ont trouvé, en Belgique, une traduction institutionnelle plus aboutie.

Le Québec reste un acteur international important, innovant et influent. Mais il évolue dans un cadre où la centralisation demeure forte et où son rôle dépend encore largement de la volonté du gouvernement fédéral.

La Wallonie, elle, agit dans un système où son rôle est inscrit dans les règles du jeu. Elle ne se contente pas d’influencer : elle participe, décide et, parfois, bloque.

En ce sens, si Gérin-Lajoie n’était pas Wallon, il n’est pas absurde de dire que la Wallonie est aujourd’hui l’un des endroits où sa doctrine a été poussée le plus loin.

Article rédigé par:

Titulaire de la Chaire Jarislowsky sur la confiance et le leadership politique de l’UQTR en collaboration avec l’ENAP
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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