Une solution canadienne
Le Canada a la capacité d’atténuer la vulnérabilité structurelle de l’Asie, notamment grâce à l’exportation de pétrole et de GNL via ses terminaux de la côte Ouest, empruntant le Pacifique Nord, l’une des voies maritimes les plus stables au monde. C’est en juin 2025 que le Canada a expédié sa première cargaison de GNL vers l’Asie, alors qu’auparavant, la totalité de ses exportations de gaz naturel était destinée aux États-Unis. Alors que la capacité de production de ces installations continue de croître, le Canada est en mesure de renforcer ses échanges commerciaux avec la région tout en réduisant sa dépendance à un seul partenaire commercial.
L’exportation de GNL vers l’Asie permet également au Canada de maintenir une influence diplomatique dans la région. L’état d’urgence énergétique déclaré dans certains pays de l’ANASE les a en effet incités à rechercher de nouvelles sources d’approvisionnement énergétique. Dans ce contexte, la coopération énergétique entre la Russie et l’Asie du Sud-Est s’est intensifiée, notamment par des projets d’infrastructures et des transferts technologiques. En offrant une source d’approvisionnement stable, le Canada fournit à l’ANASE une alternative à la Russie pour diversifier ses partenaires commerciaux et son approvisionnement énergétique.
Au‑delà de la sécurité énergétique, la fermeture du détroit a entraîné une hausse marquée du prix des engrais, ce qui est venu exacerber l’insécurité alimentaire dans une région qui dépend de plus en plus des importations alimentaires. Le Canada dispose d’un fort potentiel pour renforcer la sécurité alimentaire de l’ANASE, en tant qu’un des principaux producteurs mondiaux de potasse et grâce à son expertise reconnue en technologies agricoles et innovation permettant de soutenir la production locale.
Tirer profit des accords de libre-échange
Les entreprises canadiennes pourront tirer profit de l’expansion des accords de libre‑échange dans la région pour s’insérer davantage dans les chaînes d’approvisionnement régionales et accéder à des marchés caractérisés par une croissance démographique rapide et une forte dynamique économique. En plus de l’Accord de partenariat économique global Canada–Indonésie – le premier accord bilatéral du Canada avec un pays de l’Asie du Sud-Est – l’accord de libre‑échange avec l’ANASE est ciblé pour conclusion cette année, tandis que des négociations préliminaires ont été engagées avec les Philippines et la Thaïlande.
Le Partenariat transpacifique global et progressiste constitue également une plateforme stratégique pour renforcer la présence canadienne dans la région, et pourrait également favoriser la création de chaînes de valeur intégrées au‑delà de la région, notamment avec l’accord Canada‑UE afin de permettre aux entreprises canadiennes de tirer parti des normes complémentaires entre les deux accords.
Ces initiatives pourraient permettre au Canada de jouer un rôle accru dans des secteurs émergents tels que les minéraux critiques, la gouvernance numérique ou l’énergie nucléaire, un domaine prioritaire pour plusieurs pays de l’Asie du Sud-Est, tout en renforçant la centralité de l’ANASE.
Dans un contexte de tensions géopolitiques et de vulnérabilités économiques croissantes, le Canada dispose d’atouts uniques pour renforcer son partenariat avec les pays de l’Asie du Sud-Est.
Des contributions ciblées
La sécurité maritime constituait un autre enjeu majeur du Sommet, en particulier les négociations du code de conduite en mer de Chine méridionale, en discussion depuis 2002. Les Philippines, qui adoptent l’une des positions les plus fermes face à la Chine, dénoncent régulièrement le harcèlement de leurs navires par la garde côtière chinoise dans leur zone économique exclusive. Le fait que Manilleait accueilli le Sommet cette année garantit que ce dossier occupera une place centrale dans les discussions régionales.
Le Canada peut tirer parti de la présidence des Philippines pour montrer qu’il peut être plus qu’un partenaire commercial, en démontrant son engagement envers la sécurité régionale. Les Forces armées canadiennes ont d’ailleurs été déployées aux Philippines en avril pour participer à l’exercice militaire BALIKATAN, passant pour la première fois du statut d’observateur à celui de participant actif. Cette évolution permet au Canada de renforcer sa présence dans des coopérations « minilatérales » avec des alliés tels que les États‑Unis, le Japon, l’Australie et la France.
La valeur ajoutée du Canada dans la région repose également sur des contributions de niche. Par exemple, le programme de détection satellite des « dark vessels » a été offert aux Philippines pour repérer les navires non déclarés impliqués dans la pêche illégale, renforçant ainsi la surveillance maritime et la protection des ressources halieutiques. Ce programme pourrait également être proposé à d’autres alliés de la région confrontés à des défis similaires en matière de sécurité maritime.
Une autre expertise distinctive du Canada concerne les enjeux de sécurité non traditionnelle, notamment en cybersécurité et en intelligence artificielle. L’ANASE est d’ailleurs devenu l’épicentre mondial de la cyber-fraude et de la cybercriminalité, avec des pertes régionales estimées à 37 milliards de dollars. Ces tendances ont des répercussions jusqu’au Canada, étant donné que les cyber-fraudes et les escroqueries ont provoqué des pertes s’élevant à 567 millions de dollars en 2025, soit une hausse de 48% en deux ans.
Face à cette montée de la cybercriminalité, le Canada est bien positionné pour soutenir les pays de l’ANASE dans le renforcement de leurs réglementations et de leurs capacités en matière de cybersécurité afin de renforcer la résilience des infrastructures numériques critiques. Dans le cadre de sa Stratégie pour l’Indo‑Pacifique, il a d’ailleurs lancé un réseau régional d’attachés à la cybersécurité. Le Canada pourrait aller plus loin en s’appuyant sur ses infrastructures avancées en IA pour exporter son savoir-faire, notamment via des formations spécialisées et en développant des partenariats technologiques en Asie du Sud‑Est.
Un partenariat stratégique à consolider
Dans un contexte de tensions géopolitiques et de vulnérabilités économiques croissantes, le Canada dispose d’atouts uniques pour renforcer son partenariat avec l’ANASE tout en poursuivant sa propre diversification économique hors des États‑Unis. Qu’il s’agisse de sécurité énergétique, de résilience alimentaire, de coopération militaire ou de cybersécurité, Ottawa peut offrir des contributions ciblées qui répondent directement aux priorités régionales. Alors que le Canada affiche une présence plus active que jamais dans l’Indo‑Pacifique, l’enjeu sera désormais d’assurer un suivi constant de ses engagements afin de mettre pleinement en valeur la contribution unique qu’il peut offrir à la région.