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Les minéraux de la discorde en Ukraine

Selon le président des États-Unis Donald Trump, préserver la souveraineté territoriale de l’Ukraine ne justifie pas, à elle seule, les 65,9 milliards de dollars d’aide financière et militaire octroyée par son prédécesseur Joe Biden. Trois ans après le début de « l’opération militaire spéciale », la nouvelle administration à Washington a déclaré, le 3 février 2025, que son soutien dépendrait dorénavant d’un accord à la hauteur de 500 milliards de dollars, garantissant un accès privilégié aux minéraux critiques et éléments de terres rares de l’Ukraine.

Après d’âpres négociations aux allures de téléroman, un accord bilatéral a finalement été signé le 30 avril 2025. Dans l’ère du « deal », ces tractations diplomatiques ont exhumé une autre facette du conflit, celle des ressources naturelles. Mais que se joue-t-il, au juste, à l’orée des tranchées, dans les profondeurs du sous-sol ukrainien ?

La sécurité des chaines d’approvisionnement

Le sous-sol de l’Ukraine est riche en minéraux critiques et éléments de terres rares (ETR), tels que le graphite, le manganèse, le titane, le lithium et le cobalt. Chacun de ces minéraux critiques figure d’ailleurs dans la liste américaine du US Geological Survey, publiée en 2022. Le gouvernement américain estime que ces minéraux critiques et ETR sont indispensables pour la sécurité économique et nationale des États-Unis, car ils présentent une chaîne d’approvisionnement vulnérable et remplissent une fonction essentielle dans la fabrication d’un produit. Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire ?

Selon Washington, les facteurs qui contribuent à la vulnérabilité des chaines d’approvisionnement sont (1) le manque de capacité et/ou (2) le manque de diversité des sources d’approvisionnement. Dans un cas de figure, l’offre est insuffisante à cause de la localisation géographique des réserves, des défis techniques, des quotas d’exportation, des impacts environnementaux, de la volatilité géopolitique, de la volatilité des prix ou encore des besoins en capitaux; dans l’autre, les activités industrielles sont concentrées dans quelques lieux de production comme la République populaire de Chine.

Les États-Unis estiment être à l’abri des menaces à la sécurité économique quand les produits essentiels et les technologies de pointe sont fabriqués localement. L’éloge du protectionnisme et la rhétorique sur la réindustrialisation par le pouvoir exécutif concordent avec cette vision. Trump la résumait lors de son premier mandat avec cette phrase célèbre : « If you don’t have steel, you don’t have a country. » N’en déplaise au président, la réalité est beaucoup plus nuancée. Nombre de ressources stratégiques pour combler des besoins domestiques se retrouvent exclusivement à l’extérieur du territoire américain¬¬, souvent contrôlées par des pays considérés comme des adversaires.

C’est le nœud du problème : la Chine détient une position dominante dans les chaines d’approvisionnement en minéraux critiques et ETR. En 2023, les données de l’Agence internationale de l’énergie indiquaient que le pays contrôlait les activités de transformation des ETR (92%), du graphite naturel (91%), du cobalt (77%) et du lithium (65%), ainsi que d’autres ressources essentielles à la transition énergétique et l’industrie de la défense. Ces ressources servent notamment à la fabrication des éoliennes, des panneaux solaires ou des batteries pour les véhicules électriques.

Non seulement la Chine est dans une position presque monopolistique, mais sa politique industrielle, depuis le tournant des années 2000, l’emmène à réduire ses exportations de ressources stratégiques au profit de produits manufacturés à plus forte valeur ajoutée. Entre 2005 et 2010, la Chine a réduit ses exportations de terres rares de 65 000 à 50 000 tonnes. En 2010, elle a encore diminué ses exportations de 40%, passant de 50 000 à 30 000 tonnes. Le 4 avril 2025, dans le contexte de la guerre commerciale avec les États-Unis, Pékin a annoncé de nouvelles restrictions sur les exportations de sept ressources stratégiques. Évidemment, cette situation a une incidence sur les entreprises américaines qui dépendent de ces ressources et plus largement sur le développement d’une industrie nationale dynamique et concurrentielle.

Le théâtre de la guerre en Ukraine a mis en lumière l’enjeu des dépendances économiques. Des décennies de « doux commerce », appuyées par des politiques d’intégration économique et commerciale, ont mené à une situation où la majorité des objets du quotidien sont fabriqués, en partie ou en totalité, à l’étranger. Cette approche, dominée par une logique d’efficacité économique, a démontré ses limites pendant la Covid 19 et la guerre en Ukraine. Quand un pays contrôle une ressource stratégique, il a le pouvoir d’influencer ceux qui en dépendent. L’utilisation du gaz russe comme levier politique est un exemple saillant des risques d’approvisionnement auxquels s’exposent les pays qui dépendent trop du commerce extérieur ou de quelques fournisseurs. Dépendre d’un pays qui nous est hostile rend cette situation encore plus délicate.

Les profondeurs du sous-sol ukrainien révèlent des enjeux plus larges liés au contrôle des minéraux critiques et éléments de terres rares. Depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, il apparaît clairement que la dépendance des États-Unis envers la Chine est le principal moteur du support américain à l’Ukraine.

Stratégie : la diversification à géométrie variable

L’accord récemment signé avec l’Ukraine prévoit la création d’un Fonds d’investissement pour la reconstruction. Présenté comme un symbole d’engagement pour la paix, la prospérité et la souveraineté, ce mécanisme financier répond avant tout à un impératif stratégique : réduire la dépendance des États-Unis envers la Chine. L’Ukraine est un levier essentiel permettant à Washington de diversifier ses sources d’approvisionnement futures. L’objectif de la Maison Blanche est d’assurer un accès privilégié aux gisements et de maintenir un niveau de contrôle suffisant sur ces ressources stratégiques. Le projet dans son ensemble demeure néanmoins fragile puisqu’il est tributaire d’autres facteurs, dont l’évolution du conflit. Si les Russes annexent l’ensemble du territoire ukrainien, cette entente sera évidemment caduque.

Par ailleurs, l’analyse de la question ukrainienne sous l’angle des minéraux révèle que l’enjeu lié au contrôle de ressources stratégiques est systémique. Autrement dit, l’enjeu dépasse largement les frontières de l’Ukraine. La signature d’un décret présidentiel, en date du 24 avril 2025, illustre bien cette réalité. Le décret autorise le ministère du commerce à octroyer des permis d’exploration et d’exploitation des fonds marins dans les eaux internationales. Même si l’approche va à l’encontre du droit international, la justification donnée par les autorités est que les États-Unis sont confrontés à des « défis sans précédent en matière de sécurité économique et nationale pour garantir un approvisionnement fiable en minéraux critiques, indépendant du contrôle de puissances étrangères adverses ». Le plancher océanique contient des minéraux critiques et des ressources énergétiques. Ces ressources sont essentielles pour renforcer l’économie américaine et réduire la dépendance envers les fournisseurs étrangers en minéraux critiques.

Motivé par les mêmes considérations stratégiques, le président américain n’hésite pas non plus à évoquer l’annexion de territoires alliés comme le Groenland — territoire autonome relevant du Danemark — voire à plaisanter sur le Canada comme futur 51ᵉ État américain. Ce qui ressemblait à une provocation de mauvais goût prend aujourd’hui une tout autre portée à force de marteler sans cesse un message empreint de néocolonialisme sur les médias sociaux. Le fantasme illibéral du président Trump ressemble drôlement à celui de Vladimir Poutine où chacun a sa zone d’influence et ses intérêts stratégiques à défendre. Puisque la coopération canado-américaine est déjà très forte sur le plan économique et commercial, la seule justification plausible à un tel projet serait une volonté d’inféoder ses voisins afin de garantir le contrôle absolu sur les ressources stratégiques. Le Canada pourrait devenir ainsi une Biélorussie ou un territoire annexé comme l’Ukraine.

Conclusion

Alors que la guerre continue de faire rage sur le champ de bataille, les profondeurs du sous-sol ukrainien révèlent des enjeux plus larges liés au contrôle des minéraux critiques et ETR. Depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, il apparaît clairement que la dépendance des États-Unis envers la Chine est le principal moteur du support américain à l’Ukraine — un support de plus en plus limité où la diversification des sources d’approvisionnement l’emporte sur les considérations morales, la souveraineté territoriale et le droit international.

Certes, l’accord conclu sur le « Far Est » ukrainien tisse un lien plus étroit entre les intérêts stratégiques des États-Unis et l’Ukraine. En revanche, il ne garantit pas une paix durable. Ces négociations ont surtout mis en lumière la vision trumpienne des relations internationales : une conception étroite des intérêts nationaux qui s’échafaude en dépit du droit international et aux dépens des alliés. Une vision où les puissants embrassent la loi de la jungle et s’arrogent le droit d’imposer leur volonté et leur récit de l’Histoire. Il importe aujourd’hui de prendre la mesure de ce qui se joue en Ukraine. En observant avec lucidité cette précarisation de la sécurité internationale peut-être pourrons-nous en tirer un apprentissage durable.

Article rédigé par:

Expert en développement international
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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