En 2024, le Mexique et les États-Unis ont tous deux tenu des élections présidentielles. Pour des raisons de calendrier électoral (un mandat de six ans pour la présidence mexicaine et de quatre ans pour l’américaine), cette situation ne se produit que tous les douze ans. Ce renouvellement simultané des autorités porte à s’interroger sur l’effet que cela peut avoir sur la relation bilatérale.
La candidate et le candidat qui ont été élus, Claudia Sheinbaum et Donald Trump, l’ont été par des majorités relativement confortables qui leur donnent le contrôle sur les deux chambres de leurs Congrès respectifs. Pour des motifs différents, réforme de grande envergure au Mexique et désignation de juges conservateurs à la Cour Suprême des États-Unis, ils font aussi face à un pouvoir judiciaire affaibli. Le président Trump commence un deuxième mandat non consécutif, tandis que, dans un pays où la réélection présidentielle n’est pas permise, Claudia Sheinbaum peut être considérée comme une novice dans ses nouvelles fonctions, même si elle est très proche de son prédécesseur, Andrés Manuel López Obrador. Les deux chefs de gouvernement jouissent donc d’un fort appui domestique malgré l’asymétrie dans les rapports de pouvoir entre les deux pays.
Une sensation de déjà-vu
Les premières semaines du gouvernement Trump ont été marquées par une série de déclarations et d’initiatives politiques qui mettent en cause la relation avec le Mexique en matière d’immigration, de sécurité frontalière et de relations commerciales. Malgré l’intensité de ces gestes qui ont pris l’allure de menaces, il y a une sensation partielle de déjà-vu qui nous renvoie au premier mandat de Trump et à la présidence de López Obrador qui avait été porté au pouvoir sur un programme politique populiste de gauche. Ce dernier avait auparavant été très critique de la politique de son vis-à-vis américain qui faisait de l’immigration non documentée un enjeu central de sa gestion, en insistant sur la construction d’un mur à la frontière qui devait être financé par les Mexicains.
En juin 2019, pendant la crise des caravanes d’émigrants d’Amérique centrale qui traversaient le pays pour atteindre les États-Unis, Trump avait d’ailleurs menacé son voisin du sud d’imposer des tarifs douaniers de 5% sur toutes les importations provenant du Mexique. La réponse de ce dernier fut d’accroître le contrôle militaire de sa frontière méridionale avec l’envoi de 6 000 éléments de la Garde nationale pour la surveiller. Il convient de mentionner que, durant les deux années où leurs mandats ont coïncidé, Trump et López Obrador ont fait preuve publiquement d’un grand respect l’un envers l’autre.
Les questions d’immigration non documentée, de sécurité et de commerce ont occupé une place centrale dans la relation bilatérale depuis des années. Il s’agit de questions qui font l’objet d’un traitement séparé dans des groupes de travail de haut niveau, mais elles sont aussi étroitement reliées lorsque vient le moment de négocier. C’est ce qu’on peut observer en ce moment. Au cours des dernières décennies, les thèmes de l’immigration et de la sécurité ont été l’objet de négociations permanentes entre le Mexique et les États-Unis mettant en jeu la coordination, la déficience ou l’absence de politiques nationales dans un cadre relativement bien défini, alors que, depuis un peu plus de trente ans, les enjeux commerciaux tendent à être abordés dans le contexte trilatéral des accords nord-américains (ALÉNA et ACEUM).
Sous leur forme actuelle, les courants migratoires entre le Mexique et les États-Unis datent d’il y a au moins un siècle. Dès lors, les flux de population entre les deux ont été l’objet de négociations qui mettaient en jeu le besoin de main-d’œuvre dans certains secteurs de l’économie américaine, les nécessités matérielles des populations migrantes et l’apport de revenus pour l’économie mexicaine. Au cours des dernières décennies, les programmes de régularisation ont alterné avec les politiques d’expulsion vers le pays d’origine.
Actuellement, la diaspora mexicaine aux États-Unis est de près de 40 millions de personnes, parmi lesquelles 26 millions ont la double citoyenneté. Cependant, autour de 4 millions de membres de cette communauté sont en situation de “non-documentation” avec un temps de résidence aux États-Unis extrêmement variable et une situation légale pour le moins diverse. Toute cette population est la source d’envois de fonds d’environ 58 milliards de dollars (2022) vers leur pays d’origine. À cela, s’ajoute une nouvelle réalité dans le domaine des courants migratoires : le transit par le territoire mexicain d’immigrants d’Amérique centrale et du sud ainsi que des Caraïbes en quête d’asile politique ou tout simplement d’une vie meilleure aux États-Unis.
Du côté mexicain, on affirme que le problème de la consommation de drogues est essentiellement un problème de la société américaine, que le fléau des opioïdes a été créé par des grandes entreprises pharmaceutiques américaines et que les armes dont se servent les délinquants proviennent des États-Unis.
Le Mexique réagit aux menaces de Trump
C’est dans ce contexte que se situent les politiques de déportation du gouvernement Trump à l’égard des immigrants en situation irrégulière. Face à cela, le Mexique a mis en état d’alerte les 53 bureaux consulaires qu’il a sur tout le territoire américain pour offrir un appui légal à ses concitoyens, a réactivé ses politiques sociales d’accueil aux émigrés qui rentrent au pays et a créé une structure pour recevoir les déportés étrangers qui sont entrés aux États-Unis par son territoire. Aussi, le 5 février 2025, il a accepté, sous la menace d’imposition de tarifs douaniers sur ses exportations, d’ajouter 10 000 soldats pour patrouiller la frontière commune. En peu de mots, malgré le côté spectaculaire des déclarations et initiatives prises par le gouvernement américain en matière de déportations, le Mexique cherche à maintenir le conflit dans le cadre plus restreint des négociations bilatérales de haut niveau tout en évitant de devoir se déclarer “pays tiers sûr”.
La question de l’immigration est associée à la sécurité frontalière dans les envolées démagogiques de Donald Trump. Certaines régions du Mexique sont en proie à une forte présence de groupes criminels qui contrôlent la production et le trafic de stupéfiants divers et d’autres activités illégales, dont la traite des personnes. Le gouvernement de Claudia Sheinbaum a adopté une politique différente de celle de son prédécesseur qui était axée sur la prévention et se résumait en peu de mots par le slogan “des accolades et non des fusillades”.
Du côté mexicain, on affirme que le problème de la consommation de drogues est essentiellement un problème de la société américaine, que le fléau des opioïdes a été créé par des grandes entreprises pharmaceutiques américaines et que les armes dont se servent les délinquants proviennent des États-Unis. De son côté, Donald Trump a accusé les autorités mexicaines d’être complices des cartels, qu’il a d’ailleurs ajoutés à la liste des organisations terroristes contre lesquelles son gouvernement pourrait mener des interventions extraterritoriales. De là proviennent les références fréquentes de Claudia Sheinbaum à la défense de la souveraineté nationale.
Concernant le commerce, le Mexique a pris un pari nord-américain avec son adhésion à l’ALÉNA en 1994 et à sa version renégociée, l’ACEUM, en 2018. L’arrivée au pouvoir d’un gouvernement qui se définissait de gauche, très critique du néolibéralisme, n’a rien changé à l’orientation de la macroéconomie et du commerce international. Durant la campagne électorale de Claudia Sheinbaum, on misait énormément sur le nearshoring, c’est-à-dire la relocalisation de la production manufacturière dans le contexte de la rivalité géopolitique entre la Chine et les États-Unis et de la hausse des coûts du transport maritime après 2020. C’était un programme qui se justifiait par le fait que le Mexique était devenu en 2023 le principal partenaire commercial du géant américain, déplaçant le Canada et la Chine. 80% des exportations mexicaines ont pour destination le pays du nord, et contribuent à 30% du PIB du Mexique. Les principaux secteurs d’exportations comme les industries reliées à l’électronique, les composantes électriques et le transport sont en général très intégrés dans les chaînes nord-américaines d’approvisionnement et de production. La mise en place de barrières tarifaires aurait un fort impact sur l’économie nationale.
Mexico fait preuve de prudence
La réaction du gouvernement mexicain à l’annonce de futures dispositions mercantilistes du gouvernement Trump a été prudente. Le Mexique n’a pas divulgué quel serait son plan B de représailles tarifaires bien qu’il insiste sur les coûts que cela pourrait représenter pour les consommateurs américains. La présidente mexicaine continue de répéter qu’il faut garder la cabeza fría et avoir confiance dans le processus de négociations qui serait en cours dans des groupes de travail de haut niveau. Elle joue aussi la carte de l’unité nationale avec la création d’un Plan México qui jouit de l’appui du secteur privé et viserait à réorienter une partie de la production vers le marché domestique. De façon plus explicite que dans le passé, puisque c’est un des reproches que l’ont fait au Mexique, elle invite les producteurs mexicains à substituer les importations de produits et composantes chinois tout en défendant les mérites de l’intégration économique nord-américaine.
Les politiques annoncées par le président Trump placent le Mexique dans une situation compliquée dans les domaines de l’immigration, de la sécurité ou du commerce. Elles mettent en évidence la forte asymétrie dans les rapports de pouvoir entre les deux nations. Cependant, le gouvernement américain n’a aucun intérêt à provoquer des conditions d’instabilité chez son voisin du sud. Les autorités mexicaines le savent aussi.