La dernière année fut un réveil difficile pour le Canada. Dans les mots du premier ministre Mark Carney, l’ordre mondial connaît actuellement un moment de rupture. On assiste non seulement à l’émergence de nouvelles menaces, mais également à la convergence de tendances lourdes qui forcent le Canada à repenser en profondeur sa posture stratégique.
Les changements drastiques dans la politique étrangère des États-Unis, combinés à l’approche imprévisible et transactionnelle du président Trump, ont profondément ébranlé le sentiment de sécurité des Canadiens. Pourtant, ce choc n’est que le dernier d’une série de transformations profondes qui ont affecté la sécurité nationale et la défense du Canada au cours de la dernière décennie.
Changements profonds
En effet, le sanctuaire géographique dont bénéficiait le Canada depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale s’est effrité. Les conséquences des changements climatiques, particulièrement dans l’Arctique, et les avancées technologiques significatives, du cyberespace à l’intelligence artificielle et aux missiles hypersoniques, ont changé la donne. Cette évolution s’inscrit dans un environnement international plus compétitif, où les rivalités entre grandes puissances s’intensifient et où les menaces se diversifient.
D’un point de vue militaire, le Canada est plus vulnérable que jamais. Pendant des décennies, le pays a en quelque sorte sous-traité sa défense nationale aux États-Unis, assumant qu’une attaque contre l’Amérique du Nord était hautement improbable. Si les propos de Trump voulant faire du Canada le 51e État ont de quoi irriter, ils mettent aussi en lumière un sous-investissement persistant dans les capacités militaires qui limite la capacité du Canada à défendre seul son territoire en cas d’attaque.
Pour l’instant, la défense continentale demeure une entreprise conjointe avec les États-Unis. Le Canada et les États-Unis assurent ensemble la surveillance des approches aériennes et maritimes et le contrôle de l’espace aérien de l’Amérique du Nord à travers NORAD. Toutefois, la réponse à une attaque balistique contre le continent dépendrait ultimement des États-Unis. Alors que l’administration Trump remet régulièrement en question les garanties de sécurité des États-Unis envers leurs alliés, on peut imaginer un scénario où la Russie pourrait menacer le Canada et l’empêcher de venir en aide à ses alliés européens en cas de conflit majeur en Europe.
Dans l’Arctique, la capacité du Canada à surveiller et à contrôler l’ensemble de son territoire, en particulier l’environnement maritime, demeure limitée. L’annonce d’investissements majeurs dans la région en mars 2026 est de bon augure, mais les besoins restent colossaux. Il faudra encore attendre plusieurs années, voire des décennies, avant que les grands projets d’infrastructure proposés soient réalisés.
Entre-temps, les effets des changements climatiques dans la région s’accélèrent et posent des défis importants, tant pour les activités commerciales que pour les collectivités du Grand Nord, y compris les peuples autochtones. Ces dernières voient leur environnement se transformer rapidement, avec des conséquences parfois majeures sur leur qualité de vie, notamment en ce qui concerne l’accès aux services et aux commodités de base.
On assiste non seulement à l’émergence de nouvelles menaces, mais également à la convergence de tendances lourdes qui forcent le Canada à repenser en profondeur sa posture stratégique.
Menaces hybrides
À ces enjeux s’ajoutent des menaces hybrides croissantes. L’ingérence étrangère et l’espionnage constituent aujourd’hui une menace omniprésente, sophistiquée et persistante, visant l’ensemble des niveaux de gouvernement, les universités et le secteur privé. La Chine en demeure l’acteur principal, cherchant à accéder aux minéraux critiques, aux chaînes d’approvisionnement et aux technologies de pointe qui pourraient assurer sa supériorité militaire en cas de conflit armé majeur. Pékin constitue également la principale menace aux intérêts canadiens dans le cyberespace, bien que Moscou soit engagé dans des activités d’espionnage, de contournement des sanctions et de sabotage à l’encontre des États occidentaux.
Après plusieurs années de tensions diplomatiques, le réchauffement des relations économiques avec la Chine apparaît comme une nécessité alors que le Canada cherche à diversifier ses relations commerciales en réponse aux tensions avec Washington. Si depuis 2025 les questions de sécurité nationale et de défense sont étroitement liées, il ne faudrait pas que la recherche de nouveaux marchés— et l’ego national malmené par Washington—se fasse aux dépends de la sécurité nationale et de la souveraineté canadienne.
Par ailleurs, plusieurs États, dont la Chine, l’Iran et l’Inde, ont mené des activités de répression transnationale visant les membres de leur diaspora en sol canadien. En 2024, le Canada a expulsé six diplomates indiens et déposé des accusations en lien avec l’assassinat de Hardeep Singh Nijjar, un citoyen canadien. Aux États-Unis, deux Canadiens ont été inculpés pour leur implication présumée dans un complot de meurtre commandité par l’Iran.
Finalement, le terrorisme et l’extrémisme violent, à motivation religieuse ou idéologique, continue de poser une menace à la sécurité nationale. La polarisation et le discours politique au sud de la frontière pourrait contribuer à la diffusion d’idéologie d’extrême droite et à la promotion de mouvements séparatistes au Canada, particulièrement en Alberta. La guerre en Iran et ses débordements à travers le Moyen-Orient pourraient intensifier le risque d’attaque au pays.
Dans ce contexte, l’atteinte de la cible de 2 % du PIB en dépenses de défense en mars 2026 constitue un jalon important, mais insuffisant en soi. L’enjeu central réside désormais dans la capacité du Canada à continuer d’investir et à transformer rapidement ces investissements en capacités concrètes — troupes, équipements, infrastructures et technologies — adaptées aux menaces actuelles et futures.
La sécurité, la souveraineté et la prospérité du Canada, de même que sa crédibilité et sa fiabilité en tant qu’allié, dépendront de cette transformation. La suite reposera donc sur la capacité du Canada à aligner ses ambitions stratégiques avec les moyens nécessaires pour les réaliser, dans des délais compatibles avec l’évolution rapide de son environnement de sécurité.