Partager cet article

La saisie militaire du Groenland par le président Trump entraînerait une réaction forte des Canadiens

Aucun pays n’est plus relié aux États-Unis sur le plan de l’économie comme de la défense que le Canada. Pourtant, dans la partie de bras de fer pour empêcher le président Trump de se saisir militairement du Groenland, l’Europe peut compter sur le Canada. Je ne suis plus membre du gouvernement canadien, mais je me sens en mesure de faire cette affirmation en toute confiance, pour quatre raisons : l’instinct de survie, la parenté culturelle, la conviction universelle et notre connaissance intime de la civilisation états-unienne.

Le Canada est d’autant plus motivé à se solidariser avec l’Europe que nous sommes nous-mêmes la cible des visées expansionnistes du président Trump, lui qui répète qu’il veut faire de nous son 51e État. Pour que le monde appuie notre souveraineté, nous devons être solidaires de celle du Danemark et du Groenland.

Des règles pour commercer sur tous les continents

Après le Groenland, pourquoi Trump s’arrêterait-il en si bon chemin ? Les îles arctiques canadiennes sont tout à côté. Il pourrait très bien se les approprier, prétextant que le Canada est tout aussi incapable d’en assurer la sécurité que le Danemark l’est du Groenland. Trump ne cache pas qu’il convoite les ressources naturelles du Groenland, en termes de terres rares, de minéraux critiques et de pétrole. Mais le Canada en regorge aussi et nous savons que Trump lorgne sur nos ressources.

Le Groenland est non seulement notre voisin nordique, mais de plus sa population est à 89 % inuite kalaallit, peuple de culture et de langue très proche des Inuits canadiens. La gouverneure générale du Canada, Mary Simon, elle-même inuite, devrait d’ailleurs visiter le Groenland bientôt, afin d’exprimer la solidarité du Canada déjà énoncée par le premier ministre Mark Carney.

Le Canada a été, après la Seconde Guerre mondiale, l’un des architectes d’un ordre international fondé sur des règles plutôt que sur la loi du plus fort. L’ONU, l’OMC, la Banque mondiale, le FMI : le Canada a poussé pour la mise en place et le fonctionnement de ces institutions multilatérales. Avec les États-Unis, nous avons aidé les Européens à se convaincre qu’il leur était inutile de s’efforcer de conserver à grands coûts leurs empires, qu’ils pouvaient avoir accès aux ressources naturelles sans posséder des territoires, qu’il leur suffisait pour cela que des règles soient établies qui permettent de commercer sur tous les continents.

Le crime d’invasion ne paie pas

Mais voilà que les Américains eux-mêmes en reviendraient à la conquête de territoires et à l’asservissement des peuples. Pas plus que les Européens, nous ne pouvons accepter ce retour à l’impérialisme. De concert avec les Européens (et les Américains sous l’administration démocrate), depuis quatre ans nous répétons au monde que la guerre d’agression de Poutine contre l’Ukraine n’est pas qu’un enjeu européen, c’est un enjeu mondial, le principe universel en cause étant qu’il faut démontrer à la face du monde qu’un pays ne gagne rien à envahir son voisin, que le crime d’invasion ne paie pas.

S’il est mal d’envahir, pourquoi ne condamner que Poutine mais pas Trump ? Si le fait de la conquête devait dorénavant valoir pour les États-Unis, pourquoi les autres puissances se gêneraient-elles d’en faire autant ? Il faut bien voir que jusqu’à récemment, l’humanité avait réussi, de peine et de misère, à éliminer les guerres entre États.

Il y avait encore des guerres civiles où des puissances pouvaient s’affronter indirectement. Mais la diplomatie avait réussi cet exploit d’éliminer les guerres directes entre États. Or, voilà que non seulement Poutine, mais les États-Unis eux-mêmes, nous feraient revenir en arrière.

Des relations de peuple à peuple

Nous, Canadiens, savons que les Américains sont loin d’être tous alignés derrière Trump. En l’occurrence, il y a peu d’appui aux États-Unis pour l’annexion forcée du Groenland ou du Canada. L’appui des deux chambres serait nécessaire pour qu’un nouveau territoire soit reconnu comme américain par les États-Unis. Si Donald Trump devait passer de la parole aux actes et vraiment envahir notre voisin nordique, le Canada serait pleinement engagé dans le branle-bas diplomatique et économique en vue de convaincre les Américains de revenir sur leur décision de sorte qu’ils restaurent la souveraineté du Danemark et du Groenland.

Les Canadiens participeraient fortement à cette campagne, nous dont les relations avec les Américains vont bien au-delà de la Maison-Blanche. Elles s’étendent au Congrès, aux États, aux milieux d’affaires, aux universités… Aux relations de peuple à peuple en fait. Nous ne pousserions pas forcément pour la fin de l’Otan et du G7, mais certainement pour leur gel, leur « mise sur la glace » (ça serait le cas de le dire !), le temps que les Américains se retirent du Groenland. Chose certaine, le Canada appuierait la France pour que le Président Trump ne soit pas invité au Sommet d’Évian en juin prochain.

Pour ces quatre raisons, la saisie militaire du Groenland par le président Trump entraînerait une onde de choc, une réaction forte, de grande envergure, des Canadiens, en solidarité avec le Groenland, le Danemark, l’Europe et la souveraineté de tous les pays du monde. Nous ferions tout pour que le peuple américain se souvienne que c’est dans la libération (contre les nazis) et la protection (contre les soviets) des peuples qu’il a trouvé sa vraie gloire ; oui sa grandeur, sa greatness, dans le bon sens du mot !

Cet article a initialement été publié dans le quotidien français La Croix.

Article rédigé par:

Ancien ministre fédéral canadien, notamment des Affaires étrangères (2015-2017), ex-ambassadeur du Canada en Allemagne (2017-2022) et en France (2022-2025) et envoyé spécial du Premier ministre du Canada en Europe (2017-2025).
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

Ces articles pourraient vous intéresser