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L’avenir de la démocratie en Afrique de l’Ouest n’est pas compromis

L’Afrique de l’Ouest serait entrée dans une phase de régression démocratique, après qu’une succession de crises sécuritaires et politiques a remis en cause les acquis fragiles des processus de démocratisation entamés dans les années 1990 : des coups d’État au Mali, en Guinée, au Burkina Faso et au Niger, jusqu’aux tentatives des coups d’État en Guinée-Bissau et en Sierra Leone, en passant par les tensions autour des changements constitutionnels pour obtenir un troisième mandat et les violences préélectorales au Sénégal, c’est l’image d’une région inadaptée à l’exercice démocratique du pouvoir que donne à voir ces ruptures, ces tensions et conflits.

Réinventer un régime politique

Devant l’Assemblée générale des Nations unies le 21 septembre 2023, le chef de la junte guinéenne Mamadi Doumbouya avait dénoncé « le modèle démocratique occidental appliqué à l’Afrique » en invitant les Africains à réinventer un régime politique adaptée « aux réalités africaines »

Un narratif anti-démocratie, qui s’inscrit dans une critique générale de l’Occident, prospère dans certains pays en Afrique de l’Ouest, et même ailleurs sur le continent. Comprendre la réalité de ce discours nécessite de prendre en compte la spécificité des contextes sociopolitiques et leur relation avec les dynamiques de pouvoir tant au niveau régional que global. Car en réalité, ce qui suscite la tension autour de la démocratie et braque certains acteurs politiques, ce sont les aspects liés à l’alternance au pouvoir, la durée des transitions et le respect des limites des mandats présidentiels.

Dans le cas des régimes militaires, la réaction ferme de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et l’incohérence des puissances occidentales- France en particulier- ont embrasé les débats sur le retour à l’ordre constitutionnel, à travers des élections libres et démocratiques. Les positions irréconciliables des juntes au pouvoir et des autorités de l’institution sous-régionale ont, en grande partie, préparé la voie à une solidarité des régimes militaires sous la forme de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui regroupe le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Ainsi, la rupture entre ces trois pays et la Cédéao n’est pas sans avoir un lien avec la critique de la modalité démocratique de l’alternance au pouvoir et de son instrumentalisation par les régimes militaires et ses soutiens.

Le désenchantement démocratique

Dans la plupart des pays de la sous-région, l’adhésion aux principes formels de la démocratie a été parallèle aux pratiques autoritaires du pouvoir et au maintien d’un système politique néopatrimonial. De même, les principes de la démocratie et de l’État de droit ont été instrumentalisés par des régimes civils pour se maintenir au pouvoir et contrôler les réseaux d’accumulation des richesses. Ainsi, le processus de démocratisation est allé de pair avec le renforcement des pratiques infra-institutionnelles du pouvoir, la violence politique, l’insécurité, l’injustice et les inégalités. Surtout dans les pays qui ont connu des coups d’État, la tendance a été à l’instrumentalisation autoritaire des principes de la démocratie, conduisant ainsi à l’établissement de régimes hybrides, où le formalisme démocratique côtoie l’arbitraire et l’autoritarisme.

Il y a donc dans l’opinion publique une certaine fatigue voire un désenchantement démocratique, lequel a été exploité par les juntes au pouvoir pour justifier leur appel à réinventer un modèle politique « conforme aux valeurs et aux traditions africaines ». Non seulement ce discours n’est pas nouveau, mais depuis 1960, l’Afrique de l’Ouest, et le continent de manière générale, n’a pas encore présenté un modèle politique à l’africaine. Dans les pays où les pratiques du pouvoir et l’organisation des pouvoirs publics indiquent une avancée du processus démocratique, comme le Cap-Vert, le Ghana, le Nigéria, il serait difficile d’y voir des régimes politiques à l’africaine différents à tous les niveaux des démocraties occidentales.

La relation ambiguë que certains pays de l’Afrique de l’Ouest entretiennent avec la démocratie ne devrait pas nous rendre pessimistes quant à l’avenir de la démocratie dans la région.

La démocratie introuvable

Comprendre la réalité du désenchantement démocratique ne signifie pas donner raison aux régimes militaires au pouvoir ou accréditer la thèse d’une incompatibilité entre les valeurs africaines et la démocratie. Il importe de relever en effet que beaucoup de pays de la sous-région n’ont pas connu dans la pratique de régime démocratique. Même là où les civils sont au pouvoir, comme au Togo, la démocratie demeure formelle, la légitimité du pouvoir étant garantie par l’appareil militaire et les réseaux d’alliances informelles. La toute-puissance du pouvoir exécutif, qui concentre l’ensemble des pouvoirs, n’a pas été ébranlée par ce que l’on a appelé, sans précaution, la vague de démocratisation des années 90. Lorsqu’on analyse la trajectoire du pouvoir dans les pays dirigés par les militaires, on constate en réalité non pas une régression de la démocratie, mais une extraordinaire résilience des pratiques autoritaires et arbitraires du pouvoir : la tendance est au maintien des régimes autoritaires, que traduit parfois le souhait exprimé par une partie de l’opinion publique d’avoir un « homme fort » pour assurer le développement économique et maintenir la stabilité. D’où donc la question de savoir s’il faut parler d’un échec de la démocratie ou d’une résistance des élites locales à s’approprier les principes de la démocratie : n’y a-t-il pas des rationalités politiques au niveau local qui ont empêché/empêchent l’effectivité de la démocratie comme régime politique ? L’analyse du processus démocratique en Afrique de l’Ouest, les blocages et contestations auxquels il fait face doivent prendre en compte les enjeux liés au contrôle du pouvoir et à la domination de l’espace politique par les élites civiles et militaires.

Dans le contexte actuel des transitions au Mali, au Burkina Faso, au Niger et en Guinée, il ne faudrait pas perdre de vue la manière dont la quête de légitimité populaire mobilise les discours qui réenchantent « l’authenticité africaine » et le « panafricanisme ». Autrement dit, le rapport critique à la démocratie participe d’un ensemble plus large de construction d’un dispositif normatif, politique et symbolique pour consolider le pouvoir militaire et contester la nécessité d’un retour à un régime civil. À bien entendre les régimes de l’Alliance des États du Sahel, ce n’est pas en termes de légalité et de légitimité démocratique que se pose la problématique de la transition.

Blocages et résistances

Au-delà des cas spécifiques des pays qui ont connu des coups d’État, il faut dire que la problématique de la constitutionnalité du pouvoir – l’existence dans la pratique de régimes constitutionnels – demeure entière dans toute la région, bien qu’elle prenne une forme différente selon que l’on est confronté à un régime militaire ou civil. Et comme on l’a vu avec les violences au Sénégal, le rapport instrumentalisé et conflictuel à l’ordre constitutionnel n’est pas spécifique au régime militaire. Des exemples existent où des dirigeants civils en fin de mandat tentent et parfois réussissent à instrumentaliser le droit et manipuler la constitution pour se maintenir au pouvoir. Bien qu’au Sénégal, la mobilisation sociale et certains contre-pouvoirs parviennent à protéger l’ordre constitutionnel, l’alternance au pouvoir a très souvent été entourée de tensions et conflits en raison des tentatives des dirigeants ou d’imposer un successeur ou de briguer un troisième mandat. Ce qui nous ramène à la question posée plus haut au sujet des rationalités politiques à l’œuvre qui bloquent ou réussissent à corrompre le processus démocratique.

La relation ambiguë que certains pays de l’Afrique de l’Ouest entretiennent avec la démocratie ne devrait pas nous rendre pessimistes quant à l’avenir de la démocratie dans la région. Tout processus a ces défis, et les dynamiques de rupture sont plus lentes à prendre forme dans des contextes ou l’armée demeure un acteur politique majeur. Les aspirations à la liberté, à l’égalité et à la justice sont aussi perceptibles dans la sous-région et s’observent dans les contestations auxquelles les régimes autoritaires font face. Il y a donc une réserve de force morale et politique sur laquelle on peut bâtir pour libérer le processus démocratique et rendre effective l’organisation de la société sous la forme de l’État de droit.

Article rédigé par:

Professeur de philosophie au Cégep de Saint-Hyacinthe
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.