Fondée en 1967 à Bangkok dans le contexte de la Guerre froide, l’Association des nations du Sud-Est asiatique (plus connue par son acronyme anglais ASEAN) regroupe dix États et près de 10 % de la population mondiale[i]. Il s’agit d’un projet ambitieux en cours de construction depuis près de 58 ans qui repose sur trois piliers (une communauté politique et de sécurité, une communauté socioculturelle et une communauté économique), et ce, malgré la grande diversité et le potentiel de conflictualité présents dans la région.
En effet, alors que les organisations régionales intègrent généralement des pays plus ou moins homogènes dans les domaines géographiques, politiques, culturels et économiques, ce n’est pas le cas de l’Asie du Sud-Est. Et si l’ASEAN était aujourd’hui une voie à suivre par les pays, les blocs géopolitiques et les organisations supranationales dans un monde fragmenté et à l’aube de la démondialisation?
Le consensus et la souplesse institutionnelle
Vecteur de coopération, doublé d’une diplomatie active, l’ASEAN a ouvert la voie d’une construction régionale tout en étant à la fois la seule véritable organisation économique régionale et le point focal de toutes les initiatives régionales. Inscrit depuis sa fondation dans ses mécanismes existentiels, l’ASEAN demeure une organisation axée sur la sécurité régionale (initialement contre la menace communiste, aujourd’hui contre tout conflit entre voisins) dont les décisions doivent être prises en suivant la célèbre culture diplomatique de l’ASEAN Way, laquelle favorise les négociations et la recherche du consensus entre pays membres. Dans ce contexte, le principe de non-ingérence dans les affaires internes des pays membres est élevé au rang de principe fondateur qu’aucun État ne remet en question, sauf exception avec le coup d’État de 2021 en Birmanie.
En outre, dépourvu de tout pouvoir réel, le secrétariat de l’ASEAN, basé à Jakarta (Indonésie), est dirigé par des fonctionnaires aux mandats limités issus des pays membres. Cette absence d’exécutif fort à la tête de l’ASEAN peut être vue comme la marque d’un héritage culturel permettant plus de souplesse et de consensus. Cette politique du consensus « à tout prix » prive de facto le secrétariat de mémoire institutionnelle et d’expertise particulière, à l’exception de son savoir-faire dans l’organisation d’un grand nombre de réunions entre les pays membres ou la production de rapports synthétiques. Bien entendu, si les réunions ne sont pas toujours efficaces, elles ont néanmoins contribué à construire un climat de confiance au sein de l’ASEAN, qui permet à l’association de parler dans la grande majorité des cas d’une seule voix sur nombre d’enjeux diplomatiques et sécuritaires. Le fonctionnement du secrétariat révèle qu’il est le lieu de la collaboration interétatique.
La capacité de l’Asie du Sud-Est à gérer des identités multiples, dont la concentration n’a pas d’égal ailleurs dans le monde, est l’une des caractéristiques des sociétés de la région.
La gestion de la diversité culturelle et des systèmes politiques
La capacité de l’Asie du Sud-Est à gérer des identités multiples, dont la concentration n’a pas d’égal ailleurs dans le monde, est l’une des caractéristiques des sociétés de la région. Si les cohabitations sont parfois difficiles, comme on le relève aux Philippines, en Indonésie ou en Birmanie, pour ne citer que des exemples actuels, cela s’explique par l’autoritarisme des régimes en place et leurs tentatives de contrôle d’un pluralisme linguistique, ethnique et confessionnel, lequel traduit la trajectoire historique et les dynamiques territoriales complexes des pays de la région.
Loin d’être toujours idylliques, les disparités linguistiques, ethniques et religieuses offrent très souvent des possibilités de dialogue interculturel ou interconfessionnel dans des proportions que les autres régions du monde ne connaissent pas. La cohabitation entre des pays offrant des caractéristiques culturelles très différentes s’est ainsi imposée comme la marque de fabrique de l’ASEAN, qui ne prétend pas ainsi chercher à définir une identité sud-est asiatique sur des critères culturels, ethniques et encore moins religieux. Le patchwork des modes de gouvernance et, ne l’oublions pas, des charismes politiques qui tiennent une place si prépondérante dans cette région du monde rend encore plus complexe les problèmes, leur formulation, ainsi que les solutions politiques, économiques, voire religieuses proposées par les États ou les populations : union fédérale militaire (Birmanie), monarchie islamique malaise ou sultanat (Brunei), monarchie constitutionnelle (Cambodge et Thaïlande), république communiste (Laos), république socialiste à parti unique (Vietnam), république présidentielle (Indonésie), républiques unitaires avec un régime démocratique présidentiel (Philippines) ou parlementaire autoritaire (Singapour).
L’aptitude de l’ASEAN à gérer dans son fonctionnement interne des régimes politiques si différents fait partie des nombreux atouts de la région, malgré la présence de plusieurs mouvements contestataires parfois violents (Cambodge, Indonésie, Birmanie, Thaïlande) mettant à mal les modèles sociopolitiques de la région. Ces disparités culturelles et politiques en Asie du Sud-Est sont ainsi à la fois un immense défi en matière d’intégration régionale – et nationale –, mais aussi une occasion. Si elle reste indéfinissable culturellement et politiquement, l’Asie du Sud-Est a précisément opté pour la voie du consensus, et l’ASEAN en est l’incarnation.
Alors que les tensions et les guerres mesurent les forces, l’ASEAN utilise la diplomatie, qui cherche les compromis et les accords. Il s’agit donc d’une organisation qui s’est destinée, au fil des années à aplanir les différends politiques, à lutter contre les conflits larvés et les clivages idéologiques. Les membres de l’ASEAN ont bien compris que dans les relations internationales, obtenir la neutralité de gouvernements initialement ou potentiellement défavorables à sa cause n’est pas négligeable. Désarmer l’hostilité d’autrui, rende caduque les postures idéologiques nationales au bénéfice d’une vision supranationale sud-est asiatique, qui peut rejoindre celle de pays est asiatiques ou au-delà (États-Unis, UE), revêt une importance stratégique pour le développement et la pérennité tout entier d’un pays et de sa population.
[i] Birmanie, Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Vietnam. Le Timor-Leste et la Papouasie-Nouvelle-Guinée sont membres observateurs.