Partager cet article

Montréal : des nids-de-poule au nouvel ordre mondial

Le 24 août, quelques dizaines de manifestants brandissaient des drapeaux palestiniens devant l’hôtel de ville de Montréal. À l’intérieur, les élus municipaux débattaient d’une motion sur Gaza et des liens de la ville avec Israël.

Pensons-y une seconde. Le conseil municipal de Montréal, une instance qui vote habituellement les budgets de déneigement et de collecte des ordures, s’est retrouvé saisi des conséquences d’une guerre au Moyen-Orient.

La mairesse Soraya Martinez Ferrada a choisi ses mots avec soin. « Nous avons la responsabilité d’avoir une position qui va rassembler la population », a-t-elle déclaré, mentionnant en même temps « une montée réelle de l’antisémitisme » et les citoyens montréalais dont les familles sont directement touchées par le conflit.

Un conflit sur lequel elle n’a évidemment aucune prise.

On est loin des nids-de-poule…

Cette scène du 24 août illustre bien ce qui s’est profondément transformé dans la relation des grandes villes face au reste du monde. La dimension internationale est aujourd’hui plus proche, plus présente. Et plus difficile à tenir à distance.

Pendant longtemps, lorsqu’on parlait d’« international », il s’agissait d’aller chercher quelque chose à l’extérieur : sièges sociaux, investissements étrangers, événements, organisations internationales, congrès. Ou bien d’envoyer des missions commerciales à Paris, New York ou Tokyo.

Aujourd’hui, le monde vient à Montréal, et n’attend pas d’être invité.

Il arrive avec les étudiants étrangers qui fréquentent ses établissements d’enseignement. Avec les travailleurs spécialisés que les entreprises recrutent aux quatre coins de la planète. Mais aussi avec les guerres commerciales, les mouvements migratoires et les conflits lointains qui s’invitent dans les rues, les campus… et les salles de conseil.

Comme l’écrivait au printemps dernier Félix-Antoine Joli-Cœur : « Le Québec se gouverne depuis Québec. Il se présente au monde depuis Montréal. »

La formule est juste. Mais elle ne dit pas tout. Montréal n’est plus seulement la vitrine du Québec sur la scène internationale. Elle est devenue l’endroit où les bouleversements du monde se font le plus directement sentir. Et aucun manuel de gestion municipale n’a été prévu à cet effet.

« Montréal n’est plus seulement la vitrine du Québec sur la scène internationale. Elle est devenue l’endroit où les bouleversements du monde se font le plus directement sentir. »

Remettre Montréal sur la carte

Soraya Martinez Ferrada n’a pourtant pas été élue pour faire de la géopolitique.

Elle l’a été avec la promesse de faire de Montréal une ville qui « fonctionne ». Et depuis son arrivée à l’hôtel de ville, les urgences ne manquent pas : menace de paralysie du transport collectif, crise de l’itinérance et multiplication des campements, crise de confiance envers le SPVM à Montréal-Nord. Sans compter les problèmes de logement, de congestion, etc.

Bref, la mairesse a largement de quoi s’occuper.

Mais à observer ses premiers mois au pouvoir, une autre ambition apparait à son agenda : remettre Montréal sur la carte du monde.

Cent jours après son élection, elle convoque à l’hôtel de ville une première Table des partenaires sur le rayonnement international et l’attractivité. Autour d’elle, des représentants des milieux économiques, universitaires, culturels, institutionnels et sportifs. L’objectif : développer une vision commune du positionnement international de Montréal et coordonner des efforts trop souvent dispersés.

« C’est l’une de mes priorités comme mairesse », affirme alors l’ancienne ministre fédérale. Elle veut « briser les silos » et redonner à Montréal son ambition sur la scène internationale.

Un mois plus tard, direction Séoul. La mairesse y amène une délégation pour comprendre comment la Corée du Sud a réussi un tour de force : transformer sa culture populaire – la K-pop, le cinéma, la gastronomie – en un formidable outil de « branding », véritable instrument de puissance économique. On veut apprendre de cette réussite, observe-t-elle. Il faut « repositionner Montréal dans les grandes villes mondiales ».

La réflexion est lancée. Pour faire rayonner Montréal, il faut établir ce qui la distingue dans une compétition mondiale entre métropoles.
En mai, la Ville injecte 6 millions de dollars sur quatre ans dans Montréal International. En juillet, Montréal retourne au salon aéronautique de Farnborough au Royaume-Uni, le plus important du genre, après plusieurs années d’absence. Le contexte n’est pas anodin. Le Canada a annoncé une hausse majeure de ses dépenses en défense. Montréal est un leader mondial en aérospatial. La mairesse veut s’assurer que la manne génère des contrats chez Bombardier, Pratt & Whitney et leurs fournisseurs. Donc des emplois dans la région métropolitaine.

Pris séparément, chacun de ces gestes peut sembler modeste. Alignés, ils tracent une direction.

Le pitch

Les villes n’ont pas d’armée. Elles ne contrôlent pas leurs frontières. Elles ne signent pas de traités de libre-échange, ne décrètent pas de tarifs douaniers, ne décident même pas combien d’immigrants ou d’étudiants étrangers pourront s’installer chez elles.

En théorie, la géopolitique se joue ailleurs – entre États et grandes puissances, dans les chancelleries où les maires ne sont pas conviés.

Mais quand Washington impose des tarifs sur l’acier canadien, ce sont les usines montréalaises qui encaissent le coup. Quand Gaza brûle, ce sont les rues de Montréal qui se remplissent de manifestants. Quand les migrants fuient la violence et arrivent ici par milliers, ce sont les organismes montréalais d’accueil qui débordent et le marché du logement qui subit une pression supplémentaire.

C’est précisément ce paradoxe qui explique la liste de demandes que Martinez Ferrada a présenté aux partis en campagne électorale : itinérance, sécurité, infrastructures, culture, Palais des congrès, grands événements internationaux. Du très local et du très planétaire.

Le paradoxe

Ce qui nous ramène à la question du branding.

Montréal a de quoi se vendre : ville universitaire de rang mondial, métropole francophone unique en Amérique, capitale nord-américaine de l’intelligence artificielle, pôle de calibre mondial en aérospatiale, ville de festivals et de créativité culturelle, siège une soixantaine d’organisations internationales. Elle peut légitimement revendiquer chacune de ces identités.

Mais une ville ne peut pas être tout à la fois. Accumuler les adjectifs ne suffit pas. Surtout pas dans un monde où les métropoles se disputent les mêmes talents, les mêmes investissements, les mêmes organisations. Il faut choisir ce que Montréal veut véritablement incarner – et le répéter avec assez de constance pour que cela finisse par s’imposer.

Et puis, il y a la réalité. Une ville où il est trop difficile de se loger, de se déplacer ou simplement de vivre n’est pas un endroit où les gens vont vouloir s’établir, aussi brillante que soit sa stratégie de rayonnement international.

En ce sens, vouloir redonner une dimension internationale à la fonction de maire de Montréal commence par faire le ménage dans sa propre cour.

Au-delà des gestes posés durant sa première année à l’hôtel de ville, voyons comment Soraya Martinez Ferrada prendra sa place dans l’espace international. Et comment elle parviendra à consacrer de l’énergie à ses ambitions alors que ses citoyens lui demandent, avec raison, de s’occuper d’abord du logement, de l’itinérance, des transports, de la sécurité. Et, oui, des nids-de-poule.

Article rédigé par:

Vice-président, Conseil des relations internationales de Montréal
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

Ces articles pourraient vous intéresser