Le Canada a vu les provinces jouer un rôle croissant dans les questions de commerce international. Bien que certaines initiatives aient émergé dès le XIXᵉ siècle, c’est surtout dans les années 1960 et 1970 qu’elles ont commencé à renforcer leurs capacités institutionnelles en matière de relations internationales.
Elles disposent aujourd’hui de véritables capacités commerciales : réseaux de bureaux à l’étranger, ententes économiques propres, stratégies d’appui aux entreprises. Le Québec en a été le pionnier, mais d’autres provinces ont progressivement emboité le pas. Aujourd’hui, cinq d’entre elles entretiennent près d’une centaine de représentations dans le monde, dont la part du lion se trouve aux États-Unis.
L’implication des provinces dans la négociation des accords commerciaux internationaux s’est également accentuée, au point où certains observateurs considèrent désormais qu’il s’agit d’une « compétence partagée de facto ». En effet, leur rôle s’est renforcé au fil des grandes négociations, notamment celles de l’AECG et de l’ACEUM, où elles se sont affirmées comme des partenaires incontournables du gouvernement fédéral.
Cependant, les tensions commerciales déclenchées par l’administration Trump en février 2025 ont marqué un tournant. Confrontées à une vague de tarifs punitifs, plusieurs provinces ont délaissé la posture classique de promotion économique et de soutien aux négociations pour adopter un registre inédit : celui des sanctions commerciales. Boycotts ciblés, durcissement des politiques d’approvisionnement et gestes symboliques ont ainsi donné naissance à une véritable « paradiplomatie des sanctions ».
Entre surtaxes symboliques, exclusion ciblée d’entreprises américaines, mission politique très médiatisée à Washington et apparitions répétées dans les médias américains, dont Fox News, le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a repoussé les limites de l’action provinciale et contraint Ottawa à réaffirmer sa prérogative constitutionnelle en matière de commerce international.
D’une paradiplomatie de promotion à une paradiplomatie des sanctions
Traditionnellement, les provinces intervenaient sur la scène internationale dans un esprit de collaboration : soutien aux exportateurs, partenariats institutionnels, ou encore initiatives environnementales comme le marché du carbone Québec-Californie. Cette approche s’est institutionnalisée avec l’AECG et s’est consolidée lors de la renégociation de l’ACEUM, période durant laquelle les premiers ministres provinciaux, soutenus par Ottawa, ont joué un rôle important auprès des gouverneurs américains.
La guerre tarifaire de 2025 est toutefois venue bouleverser cet équilibre. Les nouveaux droits imposés par Washington sur le Canada ont provoqué une cascade de réactions. Si Ottawa a élaboré sa propre riposte, les provinces, territoires, municipalités, communautés autochtones et même de nombreux citoyens ont adopté des mesures économiques et réglementaires inédites visant à sanctionner, dissuader, boycotter ou simplement envoyer un signal politique fort.
Trois leviers provinciaux
Le premier levier, le plus spectaculaire pour le grand public, a été le retrait des alcools américains des réseaux provinciaux. LCBO en Ontario, SAQ au Québec, BC Liquor en Colombie-Britannique et leurs équivalents ont retiré bières, vins et spiritueux américains des tablettes, suspendu les commandes et, dans quelques cas, laissé s’écouler uniquement les stocks restants. Même si l’impact est également politique et symbolique, il reste réel sur le plan commercial : en 2024, le Canada représentait environ 34 % des exportations de vins américains. Et entre les deuxièmes trimestres de 2024 et de 2025, les ventes d’alcool américain au Canada ont chuté d’environ 170 millions de dollars US, selon les calculs de Francis Vailles dans La Presse.
Le deuxième levier a visé l’approvisionnement public. L’Ontario a annoncé qu’aucun nouveau contrat ne serait octroyé à des entreprises américaines et a encouragé les municipalités à suivre cette orientation. Le Québec, pour sa part, a imposé des pénalités pouvant atteindre 25 % aux soumissionnaires américains ne disposant pas d’établissement au Québec ou dans une juridiction partenaire. Ailleurs au Canada, les règles ont été ajustées afin de privilégier l’achat canadien ou de revoir les contrats en cours. Au-delà de leurs effets économiques immédiats, ces décisions influencent les incitations des fournisseurs et contribuent à former des coalitions internes favorables à une désescalade tarifaire.
Le troisième levier a été plus ciblé : plusieurs juridictions ont adopté des mesures visant des entreprises associées à Elon Musk, proche du président américain et figure centrale de l’écosystème techno-industriel. Résiliation de contrats avec Starlink et exclusion de Tesla de programmes de rabais pour véhicules électriques : autant de gestes très visibles, à l’intersection des chaînes d’approvisionnement, des marques et de la politique.
LCBO en Ontario, SAQ au Québec, BC Liquor en Colombie-Britannique et leurs équivalents ont retiré bières, vins et spiritueux américains des tablettes, suspendu les commandes et, dans quelques cas, laissé s’écouler uniquement les stocks restants.
Les municipalités entrent dans la danse
Les sanctions commerciales ne se sont pas limitées aux provinces, plusieurs municipalités ont également adopté leurs propres mesures. Toronto a réservé certains marchés à des fournisseurs canadiens, accéléré des achats locaux et lancé des campagnes d’achat local. Winnipeg, Ottawa, Kitchener, Brampton et d’autres villes ont ajusté leurs règles afin de réduire leur dépendance aux fournisseurs américains. Parallèlement à ces mesures concrètes, plusieurs municipalités ont posé des gestes symboliques à forte portée médiatique, de la suspension d’avantages accordés à Tesla à la reconsidération de toponymes, tout en se coordonnant au moyen de déclarations communes et de groupes de travail régionaux.
La réponse autochtone
D’abord par des prises de position publiques soulignant le caractère disproportionné des impacts sur des économies déjà fragilisées, puis par des démarches juridiques et quasi juridiques, les communautés autochtones ont également réagi. Certaines nations transfrontalières, comme les Blackfeet, ont invoqué le Traité de Jay (1794) pour contester des barrières douanières entravant des droits historiques de circulation et d’échange.
En parallèle, des initiatives économiques ont émergé pour bâtir des circuits d’échanges de nation à nation, contournant autant que possible les nouvelles frictions. L’idée d’un corridor commercial autochtone transfrontalier, portée par la Standing Buffalo Dakota Nation en collaboration avec des partenaires du Montana, illustre cette créativité institutionnelle en cherchant à réactiver des routes historiques, mobiliser la souveraineté autochtone et, au besoin, tester la portée de garanties juridiques anciennes.
Et maintenant ?
Les prochains mois seront déterminants pour évaluer la capacité d’Ottawa et des provinces à coopérer dans un contexte commercial international profondément chamboulé par le retour du protectionnisme américain. L’administration Trump affiche une hostilité marquée envers les accords commerciaux, ce qui accroît la pression sur les acteurs canadiens chargés de défendre les intérêts économiques du pays.
Malgré son discours à Davos qui semble indiquer un changement de stratégie qui reste à confirmer, Mark Carney privilégie dans les faits, depuis son arrivée au pouvoir, une approche émolliente à l’égard de Washington. Il a accepté d’augmenter les dépenses militaires à 5 % du PIB, s’est montré ouvert à l’intégration du Canada au « dôme doré » américain, a mis de côté la taxe sur les services numériques, a relancé l’industrie pétrolière et les projets de pipeline notamment vers les États-Unis, a enterré les politiques de lutte au changement climatique les plus ambitieuses et a levé une grande partie des tarifs du fédéral sur les importations américaines.
Cette posture contraste nettement avec celle de provinces comme l’Ontario, beaucoup plus offensive face aux mesures américaines. Les divergences sont profondes : le Québec et l’Alberta envisagent des projets de loi qui leur permettraient de refuser la mise en œuvre de traités commerciaux dans les domaines relevant de leurs compétences.
Les demandes commerciales américaines dans le cadre des présentes négociations, notamment en matière de gestion de l’offre, de normes linguistiques, de politiques culturelles, d’énergie ou de règles d’origine automobile, risquent d’accentuer ces tensions.
Le tout survient dans un climat politique chargé, marqué par les élections québécoises de 2026 et la montée du mouvement indépendantiste au Québec et en Alberta.