Le retour de Donald Trump au pouvoir s’inscrit dans la continuité d’une Amérique qui privilégie de plus en plus des positions protectionnistes et nationalistes, sous le principe de l’America First. Cela se manifeste par la « reconquête » du canal de Panama, des ambitions expansionnistes au Groenland et l’imposition de tarifs douaniers, notamment envers la Chine, qui, bien qu’étant réduits de 145 à 30 %, demeurent néanmoins élevés. Washington cherche avant tout à contenir la montée en puissance de Pékin, en restreignant son accès aux ressources et en limitant sa croissance économique, afin de préserver l’hégémonie américaine. Cependant, cette approche est-elle viable ?
Dans un contexte géopolitique en profonde mutation, la Chine intensifie son activisme en se faisant le champion de la connectivité et du libre-échange à travers les Nouvelles routes de la soie, connues sous le nom de la Belt and Road Initiative (BRI). Cette initiative a accéléré la globalisation de l’influence chinoise, dans le but de desserrer l’étau américain, tout en rendant improbables les tentatives d’endiguement de la Chine.
Un vaste chantier d'investissement
Officiellement lancée en 2013, la BRI est un projet d’investissement et de développement d’infrastructures réunissant plus de 149 pays et 30 organisations internationales. La BRI se compose de deux volets principaux : une « Ceinture terrestre » et une « Route maritime » connectant la Chine à l’Asie du Sud-Est, l’Afrique de l’Est, le Moyen-Orient et l’Europe. Les objectifs de cette initiative incluent la promotion de la connectivité physique ainsi que l’intensification des échanges commerciaux. À ce jour, plus de 1400 milliards de dollars américains d’investissements ont été engagés dans plus de 1700 projets d’infrastructure, principalement en Asie et en Afrique, à savoir des régions longtemps négligées par les bailleurs de fonds occidentaux, où la Chine ne fait que combler le vide.
Bien que la BRI ait connu un ralentissement des investissements et ait été critiquée pour ses pratiques néocoloniales, notamment le « piège de la dette », la succession des sommets depuis 2017 démontre que l’initiative s’adapte. En améliorant la sélection des projets et en se spécialisant dans des technologies de pointe, telles que l’intelligence artificielle et les énergies renouvelables, elle vise à répondre aux besoins de modernisation des pays partenaires, majoritairement situés dans le Sud global.
Dès lors, le géant technologique chinois Huawei s’est taillé une place de premier rang dans les pays du Golfe, dont l’Arabie Saoudite, où il investira plus de 400 millions $US dans les services numériques au cours des prochaines années. De même qu’en Afrique, comme le démontrent les multiples protocoles d’ententes signés entre Huawei avec Smart Africa (alliance de 40 pays responsable de l’agenda numérique en Afrique), favorisant ainsi l’expansion des nouvelles technologies chinoises. Malgré le boycottage occidental, les entreprises chinoises s’ancrent dans des régions historiquement dominées par les puissances occidentales. Dès lors, les opérateurs chinois se positionnent stratégiquement dans l’élaboration des normes et la gouvernance de l’intelligence artificielle, éléments au cœur de la rivalité sino-américaine.
Repositionnement stratégique
Au niveau diplomatique, la BRI permet à Pékin de renforcer son influence sur les normes internationales à travers le développement de plateformes alternatives de coopération multilatérale, comme la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII), qui compte plus de 100 États membres et soutient l’investissement et le développement de projets liés à la BRI. Il en va de même pour la Nouvelle Banque de développement des BRICS+, qui finance la construction d’infrastructures et offre une assistance aux économies émergentes, représentant plus de la moitié de la population mondiale.
Ces institutions visent à assurer plus d’intégration financière et commerciale entre la Chine et les pays partenaires, notamment à travers l’internationalisation du yuan, dont la part des transactions internationales est passée de 1,9 % en mars 2021 à 4,5 % en mars 2023 parmi les pays participants. Cela permet à Pékin de façonner l’ordre économique et financier, en diminuant la dépendance au dollar américain afin de compenser les variations de sa valeur et les effets des sanctions américaines. Dans un contexte où Washington utilise de plus en plus sa monnaie comme un outil d’asservissement stratégique, cela constitue un facteur d’attractivité pour les économies émergentes.
Au niveau commercial, la Chine est devenue le premier partenaire commercial pour plus de 120 pays. Sa part des exportations vers les marchés émergents a considérablement augmenté, passant de 4 % en 2002 à 14 % en 2022. Dans le même ordre d’idées, la Chine cherche également à intensifier son intégration dans les zones stratégiques, telles qu’en Afrique où Pékin s’affirme comme le premier partenaire commercial et où la valeur des échanges commerciaux a atteint 295 milliards $US en 2024. Ce faisant, Pékin se positionne comme le principal créancier de nombreuses économies émergentes, renforçant sa diversification et sa pénétration des marchés à l’échelle mondiale. Dès lors, de nombreuses entreprises chinoises déplacent leurs productions dans divers pays, notamment le Vietnam et le Mexique, afin de contourner les droits de douane américains. De plus, la BRI a permis à la Chine d’investir massivement dans les pays riches en minerais critiques, essentiels pour les technologies de pointe. Cela a renforcé la domination de Pékin dans la chaîne de valeur des terres rares, dont Washington reste fortement dépendant.
Ces dynamiques ont renforcé les gains de la Chine auprès des économies émergentes et des alliés traditionnels des États-Unis. Par exemple, en Amérique latine, longtemps considérée comme l’arrière-cour des États-Unis, les échanges commerciaux ont doublé en une décennie, atteignant 519 milliards $US en 2024, et 20 des 33 pays de la région ont rejoint la BRI depuis son lancement, signe que Pékin tisse sa toile économique.
Dans un contexte géopolitique en profonde mutation, la Chine intensifie son activisme en se faisant le champion de la connectivité et du libre-échange à travers les Nouvelles routes de la soie, connues sous le nom de la Belt and Road Initiative (BRI). Cette initiative a accéléré la globalisation de l'influence chinoise, dans le but de desserrer l’étau américain, tout en rendant improbables les tentatives d'endiguement de la Chine.
Tendances à long terme
Malgré le scepticisme des puissances occidentales envers la BRI, il n’existe pas de modèle concurrent aux offres chinoises. Bien que des initiatives concurrentes, telles que la Build Back Better World (B3W) lancé par le G7 et la Global Gateway menée par l’Union européenne, aient été mises en place, il y a un manque à gagner. Ces initiatives ne sont pas en mesure d’égaler les investissements chinois et souffrent d’un manque de vision structurée à long terme. Elles représentent davantage une réaction défensive pour contrer la Chine qu’un véritable plan stratégique. En revanche, Pékin a la capacité de mobiliser des ressources sur le long terme lui permettant d’investir d’importantes sommes pour développer d’autres initiatives, telles que la Global Development Initiative (GDI), qui complémentent la BRI, en lui assurant une portée et une intégration plus globale.
Toutefois, il est important d’apporter des nuances. Sa diplomatie est certes de plus en plus active, mais elle reste prudente et attentiste, signe d’une puissance en réflexion sur la finalité de son rôle sur la scène internationale. Pékin cherche avant tout à sécuriser ses flux de croissance économique et à façonner un ordre mondial reflétant ses intérêts, plutôt que d’en créer un nouveau. Cela limite son influence, qui s’exerce principalement sur des aspects économiques et commerciaux plutôt que politico-sécuritaires. Cette forme de passivité vise à maintenir une flexibilité stratégique tout en capitalisant sur les faux pas de Washington afin de combler les vides. De plus, les économies émergentes sont conscientes des défis liés à la BRI, tels que le risque d’endettement et de contrôle des ressources naturelles. Elles cherchent à éviter une trop grande dépendance, autant vis-à-vis de la Chine que des États-Unis, en diversifiant leur coopération afin de maximiser leurs intérêts et préserver leurs autonomies.
Alors que la Chine s’implante durablement et que Washington mise sur des coups décisifs pour maintenir sa primauté, leur interdépendance économique limite leur marge de manœuvre. À cet effet, les négociations ont abouti à une baisse des tarifs, mais l’incertitude persiste, car cette accalmie reste temporaire, et Washington n’a pas réussi à obtenir de concessions significatives de Pékin. Cela montre que Pékin n’est pas prêt à reculer, tout en reflétant un certain affaiblissement de la position américaine. Sans concessions communes solides pour stabiliser durablement les relations sino-américaines, il y a un risque d’intensification de la rivalité, où l’avantage reviendra à celui qui rendra son économie plus résiliente aux chocs géopolitiques, tout en étant capable d’opérer et de diversifier ses réseaux d’influence à grande échelle.