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À quand des universités canadiennes en Asie centrale?

Dans un précédent article sur le blogue du CORIM, je faisais état des opportunités d’affaires pour les entreprises canadiennes en Asie centrale et concluais que le domaine de l’éducation représentait un créneau très intéressant. En effet, cette sphère d’activité connaît une rapide expansion avec notamment l’implantation d’universités étrangères, jusqu’à présent le plus souvent britanniques, coréennes ou russes, ouvrant des campus dans différentes grandes villes afin de pourvoir à la demande grandissante pour l’éducation supérieure, en anglais notamment.

Depuis les cinq dernières années, les gouvernements de ces pays, certains de façon plus enthousiaste que d’autres, tentent non seulement de multiplier les partenariats avec des institutions étrangères, mais également de les attirer sur leur territoire. Le marché est nettement moins grand que ne le sont ceux de la Chine et de la péninsule arabique et les étudiant.es ont moins les capacités de payer des frais élevés de scolarité mais comme le terrain est à peu près vierge, il y a place à l’expansion.

Le pionnier

Le Kirghizstan s’est démarqué par son ouverture précoce à la présence d’institutions et de corporations internationales sur son territoire, incluant des établissements d’enseignement supérieur. Pourtant peu peuplée et ayant donc un bassin potentiel d’étudiant.es restreint, il s’agit de la seule république d’Asie centrale abritant une filiale d’une université américaine, la American University of Central Asia (AUCA), établie depuis 1993. Un an plus tôt, en 1992, était établie l’Université slave russo-kirghize du nom de Boris Eltsine. On retrouve aussi dans la capitale, Bishkek, l’Académie d’études supérieures de l’Organisation de coopération et sécurité en Europe depuis 2002.

Le Kirghizstan est aussi un pays attrayant pour les étudiants qu’on y trouve en très grand nombre. Malgré que sa population soit de seulement sept millions, le Kirghizstan accueille annuellement grosso modo 80,000 étudiants étrangers. Ce nombre est huit fois supérieur à celui des étudiants étrangers en Ouzbékistan et presque trois fois supérieur à ceux que l’on retrouve au Kazakhstan, des pays beaucoup populeux (respectivement 36 et 19 millions d’habitants) et jouissant d’un niveau de vie plus élevé. Ces chiffres démontrent à quel point le Kirghizstan fait preuve d’ouverture et de proactivité dans le domaine de l’éducation, une situation qui contraste avec celle de ses voisins. Cependant, cette situation n’est pas sans créer des frictions. Au printemps 2024, un affrontement violent entre des jeunes kirghizes et des étudiants pakistanais à Bishkek ont fait des dizaines de blessés et ont poussé des centaines d’entre eux à quitter le pays.

Les retardataires

Le Kazakhstan et depuis plus récemment, l’Ouzbékistan, sont très enthousiastes à l’idée de multiplier les partenariats avec des universités étrangères au point que le ministre de l’Éducation kazakh en a fait une directive obligatoire pour les institutions d’enseignement supérieur. Au Kazakhstan, certaines initiatives conjointes ont mené à la création d’universités étrangères hybrides, telles que l’Université allemande-kazakhe à Almaty en 1999 mais ce n’est qu’en 2021, qu’une branche d’une université étrangère a vu le jour. Il s’agit de l’Université britannique Montfort, aussi établie dans la métropole, Almaty. Cependant, le pays a mis le pied sur l’accélérateur et entre 2023 et 2024, huit nouvelles branches d’universités étrangères ont ouvert leur porte, principalement des institutions européennes et coréennes.

Avant cela, la création en 2010 de l’Université d’État Nazarbayev, où j’enseigne, avait pour objectif de promouvoir l’excellence en éducation. Tous les cours de l’université sont donnés en anglais, ce qui reflète son orientation internationale et son engagement envers les normes mondiales.

L’Ouzbékistan a d’ailleurs inauguré l’an dernier une université d’État sur le même principe qui a attiré de nombreux spécialistes et chercheurs internationaux. Les volontés d’internationalisation sont venues assez tardivement en Ouzbékistan étant donné la longue durée du règne autoritaire du président Islam Karimov qui a gouverné le pays de 1991 jusqu’à sa mort en 2016. C’est seulement avec le changement de gouvernement que le gouvernement a déployé des efforts considérables pour libéraliser le secteur de l’enseignement supérieur. Les filiales d’universités étrangères ont été exemptées de tout impôt entre 2017 et 2023 afin d’attirer plus d’acteurs sur le marché. Jusqu’en 2016, il n’y avait que trois branches d’universités russes, mais ce nombre a atteint 14 en 2022.

En revanche, les pays occidentaux comme les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Italie n’ont qu’une seule branche chacune, ce qui soulève d’autres questions quant à la raison pour laquelle l’Ouzbékistan s’appuie particulièrement sur les universités russes pour internationaliser son système. Pour ces acteurs internationaux, il s’agit d’un bon moyen d’exercer son soft power dans la région, bien que sur ce plan, la Russie ait déjà la main haute.

Même si les institutions d’enseignement supérieur retiennent davantage l’attention, il convient de ne pas négliger la présence d’écoles primaires et secondaires étrangères, telles que QSI (États-Unis) et Haileybury (G-B). Elles sont particulièrement bien implantées au Kazakhstan, répondant à la demande des élites locales et des communautés d’expatriés qui ne rechignent pas à payer des frais de scolarité très élevés. Par exemple, l’inscription coûte de 27,000$ à 42,000$ CAN annuellement selon l’année d’étude. Récemment, même une école canadienne a vu le jour dans la capitale, Astana. Basés sur le modèle d’éducation de la Colombie-Britannique, les frais d’admission pour un enseignement de niveau secondaire sont de 15,000$ CAN par année. C’est à ma connaissance, la seule présence institutionnelle canadienne dans la région.

Les absents

Symptôme de leur système politique marqué par un autoritarisme très répressif, le Tadjikistan et le Turkménistan ne comptent pas beaucoup d’institutions d’enseignement étrangères mis à part quelques filiales d’universités et d’écoles russes et très peu d’étudiants étrangers. L’hermétisme politique et la censure académique rendent assez difficile l’enseignement de matières non-techniques. Même s’ils ont des relations diplomatiques cordiales avec les pays du ‘Global North’, les liens sont limités et les valeurs libérales qui sont au cœur de la mission de nombreuses universités occidentales sont absentes.

Du côté du Tadjikistan, on peut noter cependant la présence de la University of Central Asia, nichée dans les montagnes du Pamir, près de la frontière afghane. Cette université financée entièrement par la Fondation Agha Khan, bien connue au Canada, a ouvert ses portes en 2010 et offre un enseignement de grande qualité dans une région difficilement accessible et sous haute tension.

Cependant, en raison de différends politiques entre le gouvernement et la Fondation, les autorités du pays menacent de nationaliser l’institution. Enfin, notons, et ce, peut-être à titre anecdotique, qu’une récente délégation italienne en visite à Ashgabat, au Turkménistan, témoignait de l’ouverture des autorités locales à d’éventuelles collaborations académiques[1], ce qui laisse peut-être entrevoir une ouverture à ce niveau.

Freiner la fuite des cerveaux

L’internationalisation de l’éducation dans un pays donné sert de multiples intérêts, elle permet entre autres, d’attirer des investissements étrangers, de bonifier l’offre et améliorer la qualité de l’enseignement, et de manière peut-être encore plus significative, de freiner la fuite des cerveaux en formant une élite économique et sociale qui contribuera à l’essor économique national. Du côté des institutions étrangères, l’éducation est un domaine important, constituant à la fois un secteur économique clé, dont on estime qu’il contribue à hauteur de plus de 10 milliards de dollars par année à l’économie mondiale, mais aussi un lieu important de pouvoir culturel et politique, en d’autres mots, de soft power économique pour les pays exportateurs. À ce titre, les institutions canadiennes traînent de la patte derrière de grands joueurs comme les États-Unis et la Grande-Bretagne.

[1] Entretien de l’auteure avec les membres de la délégation en décembre 2024.

Article rédigé par:

Professeure agrégée de science politique à l’Université Nazarbayev au Kazakhstan
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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