Le 21 octobre dernier, Sanae Takaichi a été élue première ministre du Japon suite à un vote au parlement, devenant la toute première femme à occuper cette fonction dans un paysage politique dominé par les hommes. Si l’éclatement du plafond de verre a d’abord monopolisé la couverture médiatique, l’attention des Japonais s’est rapidement tournée vers les immenses défis qui attendent Takaichi: une économie chancelante, des finances publiques préoccupantes, une population vieillissante, et une crise de confiance envers la classe politique japonaise.
Son programme en matière de politique étrangère est tout aussi imposant. Longtemps dépendant militairement de son allié américain, le Japon doit aujourd’hui composer avec la fiabilité vacillante de l’administration Trump. À cela s’ajoute une insécurité persistante sur le plan de la géopolitique régionale, avec au premier plan des tensions avec la Chine, la crainte d’un conflit armé à Taïwan, et une Corée du Nord ragaillardie par sa nouvelle quasi-alliance avec la Russie de Vladimir Poutine.
L’arrivée au pouvoir de Takaichi, parfois décrite comme “ultra-nationaliste” et faucon en matière de défense et de sécurité, soulève de nombreuses questions sur la voie que suivra le Japon sous sa gouverne. Qui donc est la nouvelle première ministre Sanae Takaichi? À quoi peut-on s’attendre sur le plan de la politique étrangère de la part du Japon, partenaire indispensable de l’Occident dans la région Indo-Pacifique?
La “dame de fer” du Japon
Sanae Takaichi provient de l’aile conservatrice du Parti libéral-démocrate (PLD), parti de centre-droit qui domine la scène politique japonaise, ayant gouverné le pays de façon quasi-ininterrompue depuis sa fondation en 1955. Grande admiratrice de Margaret Thatcher, Takaichi fut longtemps la protégée de l’ancien premier ministre Shinzo Abe, un conservateur nationaliste qui a dirigé le Japon pendant près de neuf ans, un record de longévité politique.
Elle se positionne en digne successeure idéologique de Shinzo Abe qui, entre 2012 et 2020, a renforcé considérablement les capacités militaires du Japon et levé certaines restrictions limitant les Forces japonaises d’autodéfense (FJA). Takaichi a déclaré après son élection vouloir « renforcer fondamentalement (les) capacités de défense » du Japon. Elle plaide pour une révision de la constitution pacifiste et a récemment déclaré souhaiter que le budget de la défense atteigne 2% du PIB durant l’année fiscale 2025, soit deux ans plus tôt que l’échéancier prévu. Cette augmentation du budget militaire est d’autant plus considérable qu’il était limité jusqu’en 2022 à 1% du PIB.
L’ascension de Takaichi a également soulevé les inquiétudes de la Chine et de la Corée du Sud, compte tenu de ses prises de position révisionnistes sur l’histoire impériale du Japon. En tant que membre du cabinet, elle avait, par exemple, visité à plusieurs reprises le sanctuaire Yasukuni à Tokyo, associé au passé militariste du pays. Alors qu’elle cherche à consolider ses appuis et mettre en place son programme, il est peu probable qu’elle s’y rende dans l’immédiat, malgré les pressions de l’aile conservatrice de PLD.
Takaichi-Trump : un baptême de feu
La priorité de la première ministre en matière de politique étrangère sera le renforcement de l’alliance avec les États-Unis, pierre d’assise de la défense du Japon. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, des frictions sont apparues entre Washington et Tokyo, dues notamment aux droits de douane imposés par Trump ainsi que certaines déclarations du président américain semant le doute sur son engagement envers l’alliance. Face à un monde fragmenté et à l’évolution des priorités stratégiques de Washington, Takaichi doit poser les relations bilatérales sur une base solide et faire valoir le rôle du Japon dans l’atteinte des objectifs de Trump.
Dans ce contexte, le sommet Takaichi-Trump à Tokyo le 28 octobre, à peine une semaine après l’arrivée en poste de la première ministre, constituait un véritable baptême de feu. Takaichi, en bonne stratège, a mis de l’avant sa relation privilégiée avec le regretté Shinzo Abe, qui avait lui-même entretenu des liens étroits avec le président américain. La rencontre fut un succès retentissant, Trump se faisant très élogieux à l’égard de Takaichi. Ce traitement contrastait avec l’accueil plus réservé, voire glacial, qu’il a réservé à d’autres dirigeants de pays alliés depuis janvier. Les déclarations de Trump et Takaichi laissent entendre une forte convergence sur les dossiers stratégiques et de défense. La reconnaissance du président américain est également un atout politique majeur pour la première ministre sur le plan intérieur, et renforcera sa position en tant que partenaire privilégiée de Washington.
Les immenses défis qui attendent Takaichi : une économie chancelante, des finances publiques préoccupantes, une population vieillissante, et une crise de confiance envers la classe politique japonaise.
Chine-Japon : entre l’arbre et l’écorce
Outre la consolidation de l’alliance avec les États-Unis de Trump, son plus grand test sera la gestion des délicates relations avec la Chine. Le Japon est aux prises avec une relation singulièrement complexe avec son voisin. D’une part, il aspire à des liens plus stables et propices au commerce bilatéral; d’autre part, il est profondément préoccupé par la politique étrangère de Pékin et sa montée en puissance militaire. Entre autres dossiers minés, les deux pays sont engagés dans une dispute territoriale tendue en Mer de Chine orientale, où ils revendiquent la souveraineté sur un archipel stratégique.
Moins d’un mois après l’arrivée en poste de Takaichi, la première crise entre les deux rivaux éclatait. Le 7 novembre, la première ministre laissait entendre qu’un conflit armé impliquant la Chine et Taïwan pourrait entraîner une intervention du Japon. Pour Beijing, qui considère l’île comme une partie intégrante de son territoire, une telle déclaration de la première ministre constituait une « ingérence flagrante dans les affaires internes » de la Chine. Le consul-général chinois à Osaka s’est joint à la partie, déclarant sur X que la première ministre japonaise devrait être « décapitée », avant de supprimer son message. Depuis, les liens bilatéraux ont passablement périclité, la Chine imposant des sanctions non-officielles sur le Japon, incluant l’annulation de milliers de vols et des restrictions sur l’exportation de terres rares, essentielles aux industries manufacturières de haute technologie. Cette profonde crise pourrait durer plusieurs mois, illustrant les difficultés auxquelles font face Takaichi dans la gestion de la relation avec son plus important voisin.
Modérée et pragmatique
Au-delà de la crise avec la Chine, force est de constater que la première ministre s’est révélée jusqu’ici plutôt modérée et pragmatique. Son approche face à la Corée du Sud, un autre pays avec lequel le Japon entretient des relations complexes, est révélatrice de ce pragmatisme. Étant donné ses positions révisionnistes et son soutien à une ligne dure dans le litige territorial des rochers Liancourt, sa première rencontre avec le président coréen Lee Jae-Myung, connu lui aussi pour ses précédentes déclarations anti-japonaises, suscitait certaines appréhensions.
Or, lors de leur première rencontre le 30 octobre, les deux leaders ont tôt fait de rassurer ceux qui souhaitent voir les deux pays poursuivre sur le momentum des dernières années. Les déclarations de Takaichi indiquent également sa volonté de poursuivre le rapprochement stratégique. Dans un contexte d’instabilité régionale et d’incertitude quant à leur allié américain, un retour aux tensions qui avaient caractérisé leurs relations entre 2018 et 2022 auraient mal servi leurs intérêts.
Quelle version de Sanae Takaichi verra-t-on durant son mandat ? Sera-t-elle la Takaichi pragmatique de son premier mois au pouvoir, ou la politicienne qui s’est fait connaître depuis 30 ans pour ses positions nationalistes, au risque de voir les relations du Japon avec ses voisins s’effriter ? Elle fera certainement l’objet de pressions de l’aile droite de son parti et de son partenaire de coalition, le Parti japonais de l’innovation, encore plus à droite. Cependant, il est fort possible que l’impératif de stabilité régionale, dans un monde plus fragmenté que jamais, l’oblige à incarner un conservatisme pragmatique qui lui permettra de défendre les intérêts nationaux du Japon tout en cherchant à développer de manière positive ses relations extérieures.