Le Japon, quatrième économie mondiale et partenaire indispensable de l’Occident en Indo-Pacifique, observe avec appréhension les bouleversements politiques aux États-Unis depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche le 20 janvier. En moins de trois mois, le Japon a vu son allié tourner le dos à plus de 80 ans de politique étrangère, un renversement annonçant de profonds changements dans l’ordre international et anéantissant les vieilles certitudes. Il a vu le président américain lancer une guerre commerciale contre le Canada, l’un de ses plus proches alliés, s’aligner sur la Russie de Vladimir Poutine dans sa guerre contre l’Ukraine, et s’éloigner simultanément de l’Union européenne et de l’OTAN. Comment le Japon réagira-t-il à cette nouvelle réalité? En réponse, sa politique de défense et ses capacités militaires évolueront-elles? Et finalement, quel est l’avenir de l’alliance nippo-américaine, longtemps gage de stabilité dans la région?
L’alliance États-Unis-Japon
Si personne ne doute des chambardements provoqués par le retour de Trump sur les relations euroatlantiques, sa politique envers l’Indo-Pacifique et les alliés régionaux des États-Unis, comme le Japon et la Corée du Sud, demeure ambiguë. Toute l’attention de l’administration étant portée vers le démantèlement des institutions gouvernementales américaines et la guerre en Ukraine, l’Asie occupe jusqu’ici une place étonnamment limitée dans une politique étrangère dont les contours restent à définir.
En plus du traitement réservé par Trump aux alliés traditionnels des États-Unis, ses récentes déclarations sur le Japon ont matière à inquiéter Tokyo. Au début mars, Trump accusait le Japon et la Chine de manipuler la valeur de leur devise, laissant planer ouvertement la menace de nouveaux tarifs sur les deux pays. Déjà, les mesures tarifaires contre le Canada et le Mexique pourraient avoir un impact négatif sur les manufacturiers automobiles japonais, dont une bonne partie des véhicules exportés vers les États-Unis sont construits au Mexique et au Canada.
Mais plus que les politiques protectionnistes du nouvel occupant de la Maison Blanche, c’est son engagement envers l’alliance militaire qui préoccupe Tokyo. Une forte présence militaire des États-Unis est perçue comme essentielle à la stabilité régionale, alors même que l’environnement sécuritaire autour de l’archipel nippon s’est passablement tendu au cours de la dernière décennie. Les tensions avec la Chine, la Corée du Nord, et plus récemment la Russie, rendent plus importantes que jamais, aux yeux de Tokyo, un engagement sans réserve des États-Unis, et plus largement, des pays occidentaux en Indo-Pacifique.
Or, les signes de l’insatisfaction de Trump face au Japon et au traité de sécurité mutuelle sont évidents. Déjà, lors de son premier mandat de 2017 à 2021, les premières frictions sont apparues, malgré une excellente relation interpersonnelle entre le président américain et le premier ministre japonais de l’époque, Shinzo Abe. Trump avait exprimé ses doutes quant à l’alliance et exigé que le Japon quadruple ses paiements pour les bases américaines sur son territoire. Incapables de parvenir à une entente durant le premier mandat de Trump, les deux pays avaient finalement conclu un nouvel accord plus équitable sur les contributions financières de Tokyo, durant la présidence de Joe Biden.
Le retour de Trump en janvier 2025 n’a rien fait pour calmer les inquiétudes. Au début mars, le président américain déclarait que l’alliance américano-japonaise était non-réciproque et à l’avantage du Japon, laissant à nouveau planer les doutes quant à son engagement envers la défense de son allié. Exigera-t-il encore une fois une augmentation des contributions financières du Japon? Pourrait-il réduire la présence américaine au Japon, comme il avait décidé de le faire en 2020 avec les troupes américaines en Allemagne – décision ensuite renversée par Biden? Peu importe les réponses à ces questions, le Japon est dans une position précaire. Malgré les récents propos rassurants du Secrétaire à la Défense Pete Hegseth lors de sa visite à Tokyo, les doutes sont suffisants pour qu’il se voie forcé d’envisager différentes options pour assurer sa sécurité. Surtout, le Japon pourrait devoir renforcer encore davantage ses capacités militaires, l’éloignant ainsi de sa “politique exclusivement axée sur la défense”, un principe fondamental de son approche en matière de sécurité nationale.
Le Japon pourrait devoir renforcer encore davantage ses capacités militaires, l’éloignant ainsi de sa “politique exclusivement axée sur la défense”, un principe fondamental de son approche en matière de sécurité nationale.
La fin du pacifisme japonais
Depuis la Deuxième Guerre mondiale, le Japon est perçu comme l’un des porte-étendards du pacifisme. Guidé par la doctrine Yoshida, du nom de son premier ministre en poste de 1948 à 1954, le Japon s’est en effet consacré pendant plusieurs décennies au développement de son économie, devenant un acteur industriel majeur au détriment de ses capacités militaires. Fort de son alliance avec les États-Unis et de la présence de dizaines de milliers de soldats américains sur son territoire, le pays a maintenu pendant longtemps des Forces d’autodéfense dont les capacités étaient bien inférieures au rôle qu’il jouait dans l’économie mondiale.
Toutefois, depuis la fin de la guerre froide, le Japon a adopté une politique de défense plus pragmatique et augmenté de manière graduelle ses capacités militaires. C’est cependant sous l’administration de Shinzo Abe, lors de son second mandat de 2012 à 2020, que le Japon a réellement connu une renaissance sur le plan militaire, devenant un acteur incontournable en matière de sécurité. Plusieurs décisions lourdes de conséquences furent prises sous la gouverne de Abe, incluant une réinterprétation controversée de sa constitution pacifiste, lui permettant entre autres d’utiliser ses forces d’autodéfense à l’extérieur du territoire japonais pour venir en aide à son allié américain dans certaines circonstances.
Suite à l’assassinat de Abe en 2022, les trois premiers ministres suivants ont soutenu la cadence. En décembre 2022, moins d’un an après l’invasion russe contre l’Ukraine, Tokyo annonçait deux changements fondamentaux dans sa politique de défense. Dans le cadre de sa nouvelle stratégie de sécurité nationale, le Japon signifiait son intention d’augmenter considérablement son budget militaire, le faisant passer à 2% de son PIB, alors qu’il était auparavant limité à 1%. Il prenait également la décision, entre autres mesures, d’acquérir une force de frappe offensive afin de pouvoir atteindre potentiellement des bases ennemies dans le cadre d’une “contre-attaque”. Il s’agit d’un changement de cap important, perçu par certains, autant au Japon qu’en Corée du Sud et en Chine, comme une violation de sa constitution pacifiste.
Outre le développement des capacités de ses forces d’autodéfense, un aspect remarquable de la stratégie japonaise est le renforcement systématique de ses relations en matière de défense et de sécurité avec un nombre grandissant de pays en Indo-Pacifique et au-delà de la région. Depuis cinq ans, le Japon a multiplié les accords avec des partenaires régionaux tels que l’Australie, l’Inde, l’Indonésie, le Vietnam et les Philippines. En Europe, de nombreuses ententes ont été conclues, notamment avec l’Allemagne, la France, la Suède, le Royaume-Uni et l’Italie. Ces différents partenariats rehaussent considérablement la coopération entre les différentes forces armées, en facilitant notamment l’accès à leurs installations et technologies militaires respectives. Le gouvernement japonais a également encouragé ses partenaires européens à augmenter leur présence en Indo-Pacifique, ce qui s’est traduit par une multiplication des exercices militaires conjoints.
Au-delà de l’alliance
Alors que l’alliance américano-japonaise a atteint dans les dernières années de nouveaux sommets en matière de coopération, peu de Japonais croient que Donald Trump abandonnera complètement leur pays. Mais dans un contexte de profonde incertitude, non seulement en ce qui concerne les intentions de Washington mais aussi la reconfiguration de l’ordre international, le Japon devra être lucide face aux défis qui se dressent devant lui et ses options. Il devra rehausser le rôle qu’il joue dans l’alliance, ce qu’appuie déjà une majorité de Japonais, selon des sondages récents. Il se verra forcé de poursuivre le développement de ses forces d’autodéfense, quitte à causer un ressac parmi certains voisins. Et afin de minimiser les risques liés à l’approche de Trump, il devra continuer à renforcer ses partenariats au-delà de l’alliance avec les États-Unis, qui, soudainement, ne semble plus être un pilier aussi solide.