Retournons quelques années en arrière. Nous sommes en janvier 2011. Le monde arabe est en pleine effervescence. Les populations se soulèvent contre les dictatures, de la Tunisie au Yémen. Le cœur battant de ce mouvement est sur la place Al-Tahrir, au centre du Caire.
Des centaines de milliers d’Égyptiens et d’Égyptiennes, toutes confessions religieuses confondues, manifestent pour la liberté, une vie meilleure et exigent le départ du président Hosni Moubarak. Ce dernier quitte finalement le pouvoir, mais pour le reste c’est autre chose.
Le printemps n’a pas duré
Moubarak a été remplacé par le maréchal Abdel Fatah Al-Sissi, son ancien ministre de la Défense. Après avoir quitté l’armée, il est élu à la tête de l’État en 2014. Al-Sissi s’est fait réélire pour un troisième mandat en décembre 2023, après s’être assuré de ne pas avoir de compétition sérieuse. Son principal adversaire se désistant pour cause d’intimidation et de harcèlement contre sa campagne. Il s’agirait, en principe, de son dernier mandat de sept ans selon la constitution. Mais celle-ci pourrait facilement être changée par référendum.
L’Égypte est donc encore entre les mains d’un autre autocrate. On est donc loin des espoirs démocratiques qui avaient permis au peuple égyptien de choisir librement Mohamed Morsi, issu de la confrérie des Frères musulmans, comme président en 2013, puis renversé par un putsch militaire un an plus tard.
Sous Al-Sissi, la situation des droits de la personne en Égypte ne s’est pas améliorée. Les rapports d’ONG spécialisées, telles Humans Right Watch, sont accablants. Le gouvernement égyptien emprisonne systématiquement les critiques pacifiques du régime et activistes. Souvent sous le prétexte infondé d’être des terroristes, ou simplement sans la moindre accusation. Les conditions de détention sont terribles. La torture et l’intimidation sont courantes. La société civile est soumise à un régime légal draconien et subit un harcèlement juridique et sécuritaire constant, incluant le gel de fonds et l’interdiction de voyager.
Économie : les grands projets
Le président a lancé son pays dans de grands projets d’infrastructures : le canal de Suez a été élargi pour y faire passer de plus gros porte-conteneurs. Il crée une nouvelle capitale administrative en plein désert, entre Le Caire et Suez. De nouvelles routes apparaissent pour désengorger le trafic du Caire. Des prisons sont construites.
Une des conséquences de ses initiatives est l’endettement de l’Égypte : une dette extérieure actuelle de $ 165 milliards (US). Elle est régulièrement renégociée avec les bailleurs de fonds, à des conditions de plus en plus strictes. Ce petit jeu dure depuis des décennies en Égypte.
Pour payer, le gouvernement égyptien en est réduit à céder ses territoires. Il l’a fait avec l’Arabie saoudite en abandonnant sa souveraineté sur les îles de Tiran et Sanafir dans le golfe d’Aqaba, en retour d’une promesse d’investissements substantiels.
Plus récemment, pour $ 35 milliards (US), ce sont les Émirats arabes unis qui ont obtenu de vastes terrains en bordure de la Méditerranée à Ras al-Khima pour construire un grand complexe urbain et touristique.
Toutes ces opérations se réalisent dans une totale opacité et la population en ignore les détails et où va cet argent.
L’inflation est en hausse par suite de la dévaluation répétée de la livre égyptienne. Elle se maintient autour des 25%. Ainsi l’Égypte importe beaucoup de blé pour la filière publique du pain subventionné destiné à 70 millions d’Égyptiens. Comme la moitié de ses achats proviennent de l’Ukraine et de la Russie, la guerre entre ces deux pays a fait monter l’addition. Les augmentations de prix touchent particulièrement les classes pauvres qui représentent près du tiers des 105 millions d’Égyptiens. Une des plus fortes démographies du continent africain. Les classes moyennes, pour ce qui en reste, sont aussi affectées.
Sous Al-Sissi, la situation des droits de la personne en Égypte ne s’est pas améliorée. Les rapports d’ONG spécialisées, telle Human Rights Watch sont accablants. Le gouvernement égyptien emprisonne systématiquement les critiques pacifiques du régime et activistes.
Les forces armées profitent du régime
Les forces armées égyptiennes sont quant à elles les grandes bénéficiaires du régime d’Al-Sissi. Elles contrôlent de larges secteurs de l’économie allant de la construction, à l’agriculture, aux industries alimentaires et pharmaceutiques. Ces entreprises qui ne payent ni impôt ni taxes contribuent à l’enrichissement des hauts gradés qui en outre trouvent des postes gouvernementaux après leur retraite. Les conscrits (la majorité des soldats) servent souvent de main-d’œuvre à bon marché. La classe entrepreneuriale y trouve son compte bien sûr.
Les militaires se dotent d’un équipement des plus moderne auprès de pays fournisseurs comme les États-Unis et la France. On peut se demander à quelle fin d’ailleurs.
Politique internationale en berne
Sur le plan de la politique internationale, l’Égypte n’est plus depuis longtemps le leader du monde arabe, remplacé par les monarchies du Golfe. Dans le conflit actuel entre Israël et le Hamas, Al-Sissi se retrouve coincé et impuissant. Il est obligé de respecter l’accord de paix avec Israël de 1979 tout en essayant de préserver son rôle traditionnel de médiateur entre le Hamas et l’État hébreu.
Israël s’est emparé du terminal frontalier de Rafah et du couloir dit de Philadelphie qui longe la frontière entre Gaza et l’Égypte sous prétexte que des tunnels s’y trouvent. Ce qu’a nié l’Égypte. Ce fait accompli israélien a sérieusement entamé quarante ans de relations bilatérales et de coopération sécuritaire entre les deux pays.
En même temps, le gouvernement égyptien doit tenir compte de l’impact que la tragédie des Gazaouis et maintenant des Libanais exerce auprès de sa population. Il craint les débordements et réprime manifestations ou expressions publiques d’appui.
Sa ligne rouge à ne pas franchir, considérée comme un impératif de sécurité nationale, est l’arrivée massive de Palestiniens en Égypte. Comme d’autres dirigeants arabes d’obédience sunnite, l’affaiblissement sinon la disparition du Hamas, issu des Frères musulmans, et du Hezbollah chiite pro-iranien arrangerait probablement Al-Sissi.
On peut cependant penser que dans le cas d’un éventuel règlement du conflit à Gaza, l’Égypte sera appelée à y jouer un rôle majeur dans sa reconstruction politique et matérielle. Y compris possiblement une contribution à des forces de maintien de la paix.
La stabilité avant tout, mais…
À la décharge du président Al-Sissi, il faut avouer que l’Égypte n’est pas un pays facile à diriger. Depuis la nuit des temps, elle n’a connu pratiquement que des dirigeants concentrant tout le pouvoir. Son peuple s’y est habitué et il lui est difficile d’envisager autre chose.
Au plan économique les trois sources principales des revenus du pays sont soumises aux aléas du contexte mondial et régional : les transferts financiers des Égyptiens travaillant à l’étranger, le tourisme et les redevances du canal de Suez. La guerre à Gaza n’aide évidemment pas les finances publiques.
On peut se demander combien de temps ce système militaro-répressif pourra durer. Il est basé sur un pacte implicite entre le pouvoir et ses citoyens, faute de démocratie. Aussi longtemps que le président assure un minimum de services et de subsistance à la majorité de la population, cette dernière ferme les yeux sur les agissements du pouvoir, y compris la corruption.
Au cours de l’histoire récente, sous Anouar Al-Sadate et Hosni Moubarak, lorsque le contrat social est brisé, les Égyptiens descendent dans la rue. Al- Sissi le sait très bien. C’est pour cela qu’il bâillonne toute forme de critique. Avec une armée toute puissante, profitant du régime actuel, et seule garante de sa stabilité, les espoirs de changement sont évidemment difficiles à imaginer.
Mais faire des prédictions au Moyen-Orient est un pari risqué. Ce coin du monde réserve souvent des surprises pour les observateurs. Ainsi qui aurait pu imaginer que l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 en Israël allait mener à la catastrophe actuelle et à ses conséquences sérieuses pour l’Égypte et toute la région ?