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Des changements dramatiques attendent le nouveau chancelier allemand

Des glissements tectoniques se produisent dans l’environnement géopolitique au moment du changement de gouvernement en Allemagne. Le « Zeitenwende » (tournant de l’histoire) proclamé par l’ancien chancelier fédéral Olaf Scholz en 2022, après l’invasion russe en Ukraine, marque désormais une véritable césure en matière de politique économique et de sécurité. Ces changements ont des conséquences dramatiques pour les pays voisins, mais aussi pour l’Europe, y compris pour l’Allemagne. Alors que la Russie poursuit son expansion territoriale dans le voisinage immédiat de l’Union européenne, l’administration américaine, de plus en plus nationaliste (voire néo-impérialiste), ébranle l’alliance occidentale dans ses fondements et pousse l’Europe à assumer ses responsabilités en matière de politique de sécurité.

Confrontés à la fois à des revendications territoriales, y compris à l’encontre des membres de l’OTAN, et à une guerre commerciale qui s’intensifie, les anciens alliés ont commencé à réfléchir à la nécessité de réorienter leurs orientations stratégiques dans un ordre mondial émergent qui se définit davantage par la puissance que par les règles.

Le double écueil

Dans le cadre du réajustement de l’architecture de la politique étrangère et économique, le nouveau gouvernement fédéral du chancelier Friedrich Merz devra formuler une nouvelle politique géofiscale, en développant un ensemble d’instruments de politique économique qui tiennent compte des nouvelles réalités en matière de politique de sécurité sans sacrifier la cohésion sociale et la stabilité fiscale. Et c’est précisément là que réside le dilemme : les dépenses nécessaires pour assurer la souveraineté européenne en matière de défense, d’infrastructures et de renouvellement technologique entrent en conflit avec un cadre budgétaire qui n’a pas été conçu pour des périodes de crise géopolitique. Le plafond de déficit inscrit dans la Constitution – longtemps célébré comme le symbole de la sagesse budgétaire et défendu lors des campagnes électorales – devient de plus en plus une camisole de force pour la politique étrangère et économique. Il est regrettable que l’équilibre déjà fragile entre les investissements, les dépenses sociales et la discipline budgétaire n’ait pas fait l’objet d’une discussion sérieuse avant les élections. Le nouveau gouvernement doit donc élaborer et mettre en œuvre son programme tout en surmontant le reproche de tromperie des électeurs.

Une réforme du plafond de déficit, que même le Fonds monétaire international et la Bundesbank considèrent comme urgente pour relever les défis à long terme, n’est probablement plus possible en raison du renforcement des partis d’extrême droite et des partis dogmatiques de gauche après les dernières élections législatives ; les partis des extrêmes disposent en effet d’une minorité de blocage constitutionnelle. La proposition de modifier la Constitution à la majorité existante du dernier Bundestag, si elle devait aboutir, entacherait le nouveau gouvernement fédéral d’un stigmate indélébile et aggraverait encore son manque de crédibilité déjà important.

Aussi peu élégante que soit cette approche politique, elle n’en est pas moins juste, notamment en raison des conséquences politiques (rien de moins que la démocratie et la paix) qu’entraînerait une attitude de refus motivée par des considérations d’esthétique politique, s’agissant d’adapter le cadre budgétaire à une réalité en pleine mutation. Déjà lors de la dernière législature, alors que la politique financière était encore « plus simple », aucun budget pour l’année 2025 n’avait pu être adopté. Cela avait finalement conduit à l’échec du gouvernement de coalition et à des élections anticipées le 23 février dernier.

La croissance économique comme clé

Dans cette situation d’urgence, une croissance économique plus élevée, c’est-à-dire positive, n’est pas seulement un objectif, mais aussi une condition préalable à une politique économique durable. En effet, seule une accélération parallèle de la croissance économique peut assurer la viabilité budgétaire nécessaire à l’État. Si l’on parvenait à faire passer la croissance réelle moyenne de zéro à deux pour cent, par exemple, on pourrait obtenir des recettes fiscales supplémentaires de plus de 40 milliards d’euros par an. Le fonds spécial de 500 milliards d’euros, prévu pour douze ans, pourrait presque s’autofinancer si la gestion des investissements publics était efficace. Avec des réformes structurelles appropriées, à mettre en œuvre en priorité, il serait possible de surmonter le retard accumulé en matière d’investissements publics et les nouveaux besoins d’investissement qui apparaissent durant cette phase de bouleversement géopolitique.

Mais le chemin pour y parvenir est semé d’embûches et parsemé de tentations politiques. L’économie allemande souffre d’une faiblesse structurelle due à des lacunes profondément ancrées. Par conséquent, l’augmentation du taux d’endettement public doit s’accompagner de réformes structurelles du côté de l’offre, notamment une réduction accélérée de la bureaucratie, une réforme du système fiscal, ainsi qu’une administration numérique. Tant que les procédures d’autorisation dureront des mois, voire des années, que les processus de planification échoueront aux interfaces fédérales et que l’administration publique croulera sous la paperasse, ni la baisse des impôts sur les sociétés ni celle des coûts énergétiques ne pourront éliminer les obstacles structurels à l’investissement. Une véritable stratégie de modernisation concertée doit avoir pour élément central une relance proactive de la politique économique.

En Allemagne, les décisions politiques sont encore prises de manière trop isolée les unes des autres, comme le montrent les débats sur le revenu de base, le salaire minimum, la fiscalité des entreprises ou encore les décisions actuelles en matière de politique de défense.

Dépenses de défense financées par le budget principal

Cependant, il faut également répondre à la question de savoir comment financer le renforcement de la politique de sécurité sans détruire la confiance fragile dans la discipline budgétaire. La solution réside, comme cela a été proposé, dans une séparation fiscale : les dépenses de défense, en tant que tâche permanente de l’État, doivent être inscrites au budget ordinaire et non dans un fonds spécial temporaire. Il est en effet judicieux d’exclure du plafond de déficit les dépenses supplémentaires éventuelles pour la défense nationale, notamment pour avoir un effet dissuasif par la politique fiscale et pour pouvoir réagir rapidement et avec souplesse à d’éventuelles crises sécuritaires.

La proposition d’utiliser le fonds spécial uniquement pour des dépenses d’investissement non militaires et climatiques est donc fondamentalement correcte et aurait l’avantage de rester transparente et contrôlable sur le plan budgétaire. Un financement ciblé de la dette, par exemple pour des infrastructures résilientes au changement climatique, l’éducation numérique ou la promotion de la technologie, pourrait non seulement garantir l’efficacité économique, mais aussi être plus susceptible de faire l’objet d’un consensus politique qu’un assouplissement général des règles d’endettement. Il est toutefois essentiel que les investissements publics supplémentaires (et non les dépenses de consommation supplémentaires indirectes) conduisent à une économie plus dynamique.

Penser globalement, exploiter les synergies.

En Allemagne, les décisions politiques sont encore prises de manière trop isolée les unes des autres, comme le montrent les débats sur le revenu de base, le salaire minimum, la fiscalité des entreprises ou encore les décisions actuelles en matière de politique de défense. Pourtant, c’est précisément en les reliant les unes aux autres que l’on peut trouver des solutions durables.

Une réforme de la politique du marché du travail, par exemple en augmentant le salaire minimum tout en réduisant les impôts, pourrait créer des incitations à l’emploi. En contrepartie, cela permettrait de réformer l’assurance chômage, de réduire les tensions sociales et d’accroître l’acceptation d’autres mesures structurelles. Lorsque des investissements massifs doivent être réalisés dans le secteur de la défense, il convient, aussi pour des raisons liées à l’innovation, à l’emploi et aux recettes fiscales, de mettre l’accent sur les chaînes de production intra-européennes.

Le nouveau gouvernement fédéral est condamné à réussir. Une nouvelle défaite serait non seulement coûteuse sur le plan économique, mais aussi dangereuse sur le plan (géo)politique. Une Europe affaiblie et bloquée invite à une attaque contre ses territoires ou contre la communauté des valeurs libérales elle-même. Ce risque se renforce au niveau national, où le succès électoral des partis d’extrême droite est l’expression d’une perte de confiance qui ne pourra être regagnée que par une politique économique crédible, déterminée et pragmatique.

Lors des élections législatives, les électeurs ont déjà envoyé un signal d’alarme historique en raison de l’absence d’un débat honnête sur les priorités et leur financement. Le nouveau gouvernement devra être en mesure de combiner une politique de sécurité nationale efficace avec une politique économique solidaire, axée sur la croissance économique au niveau national. La fenêtre politique s’est ouverte pour cette législature, mais seulement à court terme. Il n’y a qu’une seule tentative d’une politique géofiscale courageuse (bien que risquée), qui est nécessaire pour générer la paix et la croissance. L’époque de la politique de beau temps est révolue.

Article rédigé par:

Directeur général, OLTERS GmbH
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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