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Le numérique, avenir de la Francophonie

Les trois questions que l’on m’a proposées pour ce blogue concernent la galaxie du numérique pour le Québec et le Canada: souveraineté culturelle et négociations commerciales; production et consommation des contenus nationaux face à l’hégémonie des plateformes numériques américaines et exportation de la culture québécoise. Enfin, on me demande ce que l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) pourrait faire pour aider à la résolution de ces enjeux et défis.

Souveraineté et négociations commerciales

Les nouvelles ne sont pas toutes mauvaises. L’ex-ambassadrice Louise Blais estime que les exemptions du 20 février dernier aux nouveaux tarifs américains pourraient signifier le maintien d’un espace nord-américain. Cet espace nous est vital et son maintien, essentiel. Nous n’en avons aucun autre, ni l’Europe, ni l’Indo-Pacifique, ni l’Afrique, qui sont des espaces complémentaires. Maintenant et pour l’avenir prévisible, notre qualité de vie matérielle et notre sécurité sont indissociables de l’appartenance à cet espace continental. D’un côté Saint-Pierre et Miquelon; de l’autre, les États Unis d’Amérique et le grand Mexique. Il importe de ne pas se tromper de géographie et de partenaires. Certes, l’avènement des plateformes numériques et de l’IA bouleverse les équilibres prévalant entre les allégeances convenues et les nouvelles offres globales. Elles les bouleversent mais ne les liquident pas.

Dans l’actuelle révision de l’ACEUM, la question de la souveraineté culturelle constitue pour nous un infranchissable et plusieurs ministres du gouvernement canadien, madame Joly, messieurs Leblanc et Miller ont déjà marqué leur accord. Nous attendons toujours une prise de position spécifique du donneur d’ordre, le premier ministre Mark Carney. Ce positionnement ne signifie pas que nous refusons d’en débattre, de chercher des formules de cohabitation des offres culturelles rendues possibles par les mutations technologiques en cours. Cependant, elles doivent contribuer à mettre un frein à l’effacement graduel en cours de notre production culturelle et de sa diffusion. Elles doivent exiger des systèmes étrangers de production et d’offre à la carte qu’ils se soumettent aux obligations découlant des lois et règlements nationaux incluant l’obligation fiscale.

Contenus nationaux et hégémonie des plateformes américaines

Les plateformes numériques américaines constituent de vraies armes de destruction massive des cultures nationales. Leurs capacités technologiques, la profusion et la diversité de leur offre, la hauteur de leurs ressources, leur puissance de mise en marché et, déjà, l’immensité des territoires sociaux, culturels et économiques acquis leur assurent une solide prépondérance qui ne cesse de s’étendre. On doit à la vérité de dire qu’elles progressent de nos adhésions contraires à nos principes.

La réaction face aux plateformes américaines est significative mais très lente et relativement faible compte-tenu de leur puissance économique, de leur capacité d’innovation et de leur influence globale, culturelle et historique, politique et sociale, économique et technologique.

Au plan international, des délibérations d’importance produisent des résultats philosophiques, juridiques et conventionnels majeurs tels ceux arrêtés lors de la 19e session du Comité intergouvernementale de l’UNESCO de 2024 et à l’occasion des Sommets de Paris de février 2025 et de New Delhi de février 2026 sur l’Intelligence artificielle. Au plan continental, il faut saluer les législations européennes, le Règlement sur les services numériques et la Législation sur les marchés numériques, aussi la Stratégie de transformation numérique de l’Union africaine.  Au plan fédéral canadien et national québécois, on pense aux importantes recommandations des Groupes de travail et aux législations du domaine. A ce palmarès incomplet, j’ajoute les politiques de certains pays asiatiques dont notamment celles du Japon et de l’Inde. Bref, nous sommes légions à penser les mutations du monde sous une même lumière.

Il nous faut oublier toute dépendance des GAFAM et développer une plateforme numérique internationale francophone, l’outil culturel central de la Francophonie dans la civilisation du numérique

De la capacité à la puissance

Tout cela est indispensable et heureux. L’erreur serait de croire que la capacité philosophique, juridique et conventionnelle développée est décisive. Soyons clair, elle ne l’est pas. En Occident, elle cohabite avec une dépendance digitale en croissance continue, une dépendance digitale radicale. Tant que nous n’aurons pas transformé la capacité philosophique, juridique et conventionnelle acquise en puissance, nous sommes condamnés au statu d’observateurs indignés, à voir le nouveau monde se construire sans nous et contre nous.

Et l’Organisation Internationale de la Francophonie ?

Dans ce grand jeu, l’OIF a fait la preuve, sous Abdou Diouf, qu’elle peut être un levier, au plan mondial, pour la reconnaissance, l’enrichissement et le partage des valeurs inscrites dans la Convention de 2005. Ce qui lui est demandé aujourd’hui est d’exercer un leadership exigeant visant la transformation du potentiel philosophique, juridique et conventionnel cumulé en puissance.

Pour l’organisation, il s’agit de sa raison d’être, de la durabilité des cultures qu’elle fédère et de la langue dont elle a la charge au plan mondial. Sans ces fondamentaux, l’OIF est juste une autre organisation de coopération sans grande distinction. Pourquoi l’OIF si les cultures des pays membres et la langue française sont frappées, dans la durée, par des armes de destruction massive déjà opérationnelles?  La Francophonie est culturelle par essence et tout le reste par nécessité ou conjonctures.

L’OIF doit, avec conviction, méthode et audace, lancer la plus importante opération de son histoire. Se constituer urgemment en levier d’une coalition mondiale qui installe durablement les cultures du monde, leur communalisé et leur singularité dans l’espace digital où se déploie désormais la quasi-totalité des capacités humaines. 

Cela est-il vraiment raisonnable, me demanderez-vous?

Était-ce vraiment raisonnable, en 1988/89 de créer une télévision mondiale en langue française, TV5 Monde?

Était-ce vraiment raisonnable, en 1990/92, de faire de l’État de droit la valeur politique commune à tous les États et gouvernements de la Francophonie?  

Était-ce vraiment raisonnable, en 1990/92 de créer le MASA, la plus importante plateforme culturelle du continent africain?

Était-ce vraiment raisonnable, en 2003, pour Abdou Diouf de mettre sa signature sur cette hypothèse, une convention sur la diversité culturelle de la famille humaine?

Il faut retrouver urgemment convictions, vision et audace, innover dans les méthodes de travail, créer des conférences régionales en Asie, dans les Afriques, en Europe et en Amérique/Caraïbes et d’un groupe de haut niveau qui fait le point annuellement. Il faut se doter d’escouades dédiées à ces finalités, trouver des partenaires etc. Il y a urgence pour que la création francophone soit disponible pour tous les francophones et francophiles du monde aussi loin que l’on puisse voir dans l’avenir.

Il faut décider au Sommet francophone du Cambodge cette année et inaugurer au Sommet francophone du Canada en 2028.

Voilà ce qui est attendu de l’OIF, des gouvernements qui en sont les actionnaires et de ceux et celles qui en ont la charge. Pas de rendez-vous en milieu de millénaire, un rendez-vous en 2028. Le temps des GAFAM est extraordinairement rapide. Il nous crée l’obligation d’ajuster le nôtre.

Un marché international francophone de la culture

Ce chantier doit être pensé en termes de l’indispensable marché international francophone de la culture. Après de multiples expériences de qualité et de soutien a de nombreux évènements culturels d’importance, le temps est venu de construire sur toutes ces expériences le marché international francophone de la culture utilisant notamment l’extraordinaire levier du numérique. 

Les créateurs, les artistes, les techniciens, les entrepreneurs du domaine de la culture, cette vaste confrérie aujourd’hui en grande difficulté chez-nous comme ailleurs dans l’espace francophone, n’ont pas besoin d’une autre déclaration, d’une autre conférence, etc. Ils ont besoin que l’aspect économique de la culture soit reconnu comme les gouvernants le font pour d’autres domaines, l’automobile, l’acier, l’aluminium, le forestier à grand coûts.

Dans le cas du Québec et des Francophones et Acadiens du pays, l’ouverture du marché international francophone de la culture qui n’existe pas aujourd’hui signifie qu’ils verraient leur marché organisé passer de 10 millions à 350 millions de consommateurs culturels. Cette ouverture aurait la même signification pour tous les créateurs de l’espace francophone que l’inertie actuelle prive de ce marché international qui se situe notamment en Afrique. Nos partenaires africains sont, comme nous, envahis par les GAFAM mais ils sont aussi fortement sollicités par les BATX, les puissantes plateformes chinoises. On dit, à s’en étouffer, que l’avenir de la Francophonie est en Afrique. Au siècle des GAFAM et des BATX, qu’offre la Francophonie aux créateurs dits francophones du continent et du monde s’agissant de la production, de la diffusion et de la rentabilité de leurs contenus?

Enfin, il faut réévaluer cette proposition voulant que nous allons négocier et obtenir des GAFAM un dispositif incluant quotas et « découvrabilité » des œuvres francophones sur leurs plateformes. Vraiment? Leur système de manipulation et de contrôle décliné en autant de millions d’algorithmes, leurs comportements violents devant toute normalisation de leur présence dans telle ou telle juridiction (l’Union européenne, le Canada); leur mépris affiché des institutions démocratiques, leur insensibilité aux normes éthiques les plus élémentaires m’inspirent aucune confiance. De plus, nous savons que négocier avec eux, c’est négocier avec Washington. Un bref coup de téléphone du président des États-Unis a suffi pour que soient abolies des décisions du parlement canadien.

Ma préférence est connue. Il nous faut oublier toute dépendance des GAFAM et développer une plateforme numérique internationale francophone, l’outil culturel central de la Francophonie dans la civilisation du numériqueCette option a été évoquée dans le rapport de la Conférence des ministres de la culture de la Francophonie réunie à Québec en mai 2025. Cette préférence est renforcée par les orientations prises par d’autres communautés linguistiques et culturelles et certains grands pays. La plateforme souhaitée existe à TV5 Monde. Multilatéralisée, elle doit servir de socle au chantier à développer, au chantier à réussir.

La Secrétaire générale de la Francophonie, Organisation internationale de la Francophonie, Louise Mushikiwabo, sera l’invitée du CORIM le 17 mars pour discuter du positionnement de la Francophone face au désordre mondial.

Détails et inscriptions

Article rédigé par:

Universitaire, journaliste, diplomate et écrivain, Jean-Louis Roy a été Directeur du Centre d’études canadiennes françaises de  l’université McGill,  Directeur du Devoir, Délégué général du Québec à Paris, Secrétaire général de l’Agence intergouvernementale la Francophonie ( actuelle OIF), Président de Droits et Démocratie et PDG de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. 
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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