Partager cet article

Des travaillistes britanniques de plus en plus centristes

Le 4 juillet dernier, le Royaume-Uni a élu un gouvernement travailliste dirigé par Keir Starmer. Les travaillistes ont remporté une victoire convaincante avec 410 sièges, soit près de 63 % du total, cinq ans seulement après leur échec électoral le plus important depuis 1935 et après 14 ans de règne conservateur.

Cependant, si la victoire du Parti travailliste en nombre de sièges est sans ambiguïté, ce dernier n’a obtenu que 33,8 % des voix, un pourcentage qui ne correspond qu’à une légère progression de 1,7 point par rapport à l’élection de 2019.

Quelle est la philosophie de gouvernance de ce nouveau parti au pouvoir pour les questions liées à l’économie et à l’international? Lors de la course à la chefferie du parti, le nouveau premier ministre, un ancien procureur de la Couronne spécialisé en droit de la personne, a mis de l’avant dix engagements basés sur « les arguments moraux en faveur du socialisme ». Plusieurs de ces engagements ont cependant été abandonnés ou révisés depuis afin de recentrer le parti.

Cela dit, à partir de longs textes rédigés notamment par Rachel Reeves, désormais Chancelière de l’Échiquier (ministre des Finances), et de David Lammy, nouveau ministre des Affaires étrangères, trois piliers fondamentaux se dégagent.

Le premier s’articule autour du concept de la « dignité du travail », le second porte sur celui des « securonomics », une adaptation britannique des Bidenomics, tandis que le troisième pilier concerne le « réalisme progressiste », c’est-à-dire l’utilisation de la puissance britannique au service de causes progressistes telles que la défense de la démocratie, le changement climatique et les droits de la personne dans le monde.

La dignité du travail

L’idée de mettre de l’avant le concept de la dignité du travail est empruntée à Michael Sandel, professeur de philosophie à l’Université Harvard. Starmer souhaite que le Parti travailliste redevienne le véritable parti des travailleurs. Le principal défi auquel font face les travaillistes est qu’ils ont perdu la confiance de nombreux travailleurs, en particulier des hommes blancs sans ou avec peu de qualifications, en raison de leur soutien parfois trop enthousiaste, notamment pendant les mandats de Tony Blair, à la mondialisation et au libre-échange.

Dans le passé, les travailleurs adhéraient à des syndicats et soutenaient, globalement, des partis de gauche. Dans le cas du Royaume-Uni, depuis une trentaine d’années marquées par un déclin du taux de syndicalisation, ces travailleurs se sentent abandonnés par les travaillistes qui préfèrent s’adresser aux électeurs urbains éduqués. Ils se sentent méprisés par l’élite gouvernementale et sont réceptifs à la rhétorique antisystème des partis d’extrême droite et aux discours anti-immigration.

L’un des défis les plus importants du Parti travailliste est de favoriser, rapidement, la création d’emplois de qualité, productifs et sûrs, en particulier pour les travailleurs sans ou avec peu de qualifications universitaires. Pour y parvenir, le gouvernement Starmer s’est engagé à renforcer la capacité de négociation collective et à accorder aux travailleurs des droits fondamentaux tels que davantage de congés de maladie payés et de congés parentaux et une protection contre les licenciements abusifs dès le premier jour de travail. Son objectif est d’améliorer les droits des travailleurs d’une manière qui n’a pas été tentée depuis des décennies.

Les securonomics

Le deuxième pilier repose sur le concept de securonomics, expliqué par Rachel Reeves du gouvernement travailliste. Cette stratégie, qui s’inspire des Bidenomics, reconnaît que la sécurité et la prospérité des travailleurs font partie intégrante de la force, du dynamisme et de la légitimité d’une économie de marché.

Cette stratégie des securonomics est fiscalement prudente, trop selon Paul Krugman. Son ambition n’est pas de remettre en cause la politique monétaire et les objectifs d’inflation du pays, ni d’encourager un endettement massif à l’image du gouvernement Trudeau. Cependant, l’État doit jouer un rôle plus affirmé dans l’économie.

Les securonomics n’annoncent pas un retour de l’approche « Whitehall knows best » du passé, mais plutôt l’avènement d’un « État intelligent et stratégique ». Cette perspective ne signifie pas une politique commerciale protectionniste ou la renaissance du concept de « forteresse britannique ». Elle vise plutôt à mettre en œuvre une nouvelle politique industrielle basée sur un rôle plus actif de l’État et sur de nouveaux accords commerciaux.

L’objectif est non seulement d’augmenter la capacité de production du pays, mais aussi de diversifier les chaînes de valeur pour sécuriser les approvisionnements, notamment en minéraux critiques, et d’assurer au pays l’accès aux technologies sensibles. Parmi les projets qui pourraient être mis en place figurent des politiques industrielles visant à promouvoir la transition verte ou à reconstruire les chaînes de valeur nationales.

Le gouvernement propose d’utiliser la puissance britannique pour faire avancer des causes progressistes comme la protection de l’État de droit, la promotion de la démocratie et des droits de la personne, la lutte contre le changement climatique.

Le réalisme progressif

Le troisième pilier, relatif à la politique internationale, est décrit dans un article de David Lammy publié dans la revue américaine Foreign Affairs. Le Royaume-Uni, sous le gouvernement Starmer, suggère d’adhérer à une nouvelle doctrine : le « réalisme progressif ».

Plutôt que de chercher à accumuler de la puissance pour protéger les intérêts britanniques, Lammy propose d’utiliser la puissance britannique pour faire avancer des causes progressistes comme la protection de l’État de droit, la promotion de la démocratie et des droits de la personne, la lutte contre le changement climatique. Cette proposition est facile à mettre de l’avant, mais sera difficile d’application dans les relations du pays avec des pays comme la Chine et la Russie par exemple.

Au sujet de l’Union européenne, le gouvernement travailliste croit que la sécurité du Royaume-Uni dépend d’un accord plus solide avec le continent. Dans ses relations avec l’Europe, le gouvernement travailliste, qui exclut un retour dans l’Union européenne, souhaite conclure un nouvel accord de défense UE-Royaume-Uni plus important que l’OTAN. Cet accord pourrait couvrir les migrations, le changement climatique et l’approvisionnement en minéraux critiques par exemple. Ce gouvernement souhaite également renforcer l’alliance militaire entre Londres, Washington et Canberra (AUKUS) et sa présence dans l’Indo-Pacifique. En d’autres termes, les securonomics doivent avoir un prolongement international.

Un défi pour les travaillistes

Ces politiques du gouvernement travailliste, qui vont dans le même sens que la politique industrielle de plusieurs pays, dont les États-Unis, l’Allemagne, la France et le Japon, peuvent-elles fonctionner?

Un des défis des travaillistes consiste à améliorer les conditions de travail des Britanniques ayant peu ou pas de qualifications universitaires. L’augmentation de l’insécurité économique depuis les années 1980-1990, qui va de pair avec le déclin des emplois syndiqués, et la difficulté de trouver de bons emplois en dehors des grands centres sont parmi les causes de la montée des partis populistes.

Les grandes entreprises manufacturières, avec leurs bons emplois syndiqués, ne reviendront pas. Malgré les investissements massifs réalisés récemment dans plusieurs pays, dont les États-Unis, pour encourager la réindustrialisation, la part des emplois manufacturiers demeure à un niveau historiquement bas. Les aides de l’État ne compensent pas la perte des bons emplois et de la dignité qui les accompagne.

De plus, il existe un décalage entre l’état de l’économie et la perception qu’en ont les citoyens. Des études menées aux États-Unis ont montré que les médias ont tendance à être très pessimistes lorsqu’il s’agit d’économie. L’effet est encore plus marqué sur les médias sociaux. Ce facteur alimente le populisme et le soutien aux partis antisystème.

Article rédigé par:

Titulaire de la Chaire Jarislowsky sur la confiance et le leadership politique de l’UQTR en collaboration avec l’ENAP
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

Ces articles pourraient vous intéresser