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Quel sens donner au rapprochement Chine-Inde?

La rencontre entre Xi Jinping et Narendra Modi le 30 août à Tianjin, à l’occasion du sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai, semble marquer un tournant dans les équilibres internationaux et un coup d’arrêt à la croyance répandue dans le monde occidental selon laquelle les deux pays seraient des puissances rivales. Elle fut commentée en ce sens dans les pays occidentaux, inquiets de voir se mettre en place sous leurs yeux un axe unissant les deux pays les plus peuplés du monde (plus de 2,8 milliards d’individus au total), et destinés à occuper le devant de la scène économique et stratégique dans les prochaines décennies.

D’immenses défis

L’Inde et la Chine sont confrontées à d’immenses défis que leur population rend d’autant plus vertigineux. Nombreuses sont ainsi les questions qui restent en suspens, telles que « la Chine sera-t-elle vieille avant d’être riche ? » en référence au déclin démographique, ou « les Indiens encore très pauvres toucheront-ils dans un avenir proche les dividendes de la croissance de leur pays ? » en référence aux déséquilibres sociaux. Les interrogations concernent aussi la cohésion nationale, dans des pays où les problèmes de minorités ethniques et religieuses – Ouïghours et Tibétains en Chine, Musulmans en Inde – s’ajoutent aux risques de voir les contestations croître et déséquilibrer les régimes politiques, notamment consécutivement à une baisse de la croissance.

Mais les deux pays continuent dans le même temps de s’affirmer. Si la Chine est désormais une superpuissance reconnue et rivalisant avec les Etats-Unis, l’Inde voit grand et rêve d’un rattrapage progressif de son puissant voisin, ce que ses perspectives de croissance lui autorisent dans les prochaines décennies. Bien naïfs et même aveuglés sont ainsi ceux qui nient encore que l’Inde et la Chine seront, dans un avenir proche, deux acteurs incontournables du système-monde, rebattant les cartes des jeux entre grandes puissances, et disputant un peu plus le leadership occidental.

Dans ces conditions, un rapprochement Inde-Chine, qui fut annoncé autant de fois que la rivalité systémique entre les deux pays au cours des deux dernières décennies, comme pour mieux traduire la difficulté à comprendre ces géants et surtout la crainte que suscite toute prospective autour d’eux, fait désormais frémir des pays occidentaux qui voient que non seulement le centre du monde est désormais en Asie, mais aussi qu’il est porté par des puissances qui ne leur seront pas nécessairement favorables. Jusqu’à voir ressurgir le principe d’un « Chindia », en référence à des travaux publiés aux Etats-Unis dans les années 2000 et prophétisant un rapprochement entre New Delhi et Pékin.

Dans la pratique, c’est surtout la convergence des deux pays sur plusieurs sujets qui invite à réfléchir au sens à donner à ce rapprochement. L’Inde et la Chine sont dans le viseur de l’administration Trump, et la politique commerciale américaine a été au cœur des échanges entre Xi Jinping et Narendra Modi, qui unissent ainsi leurs efforts pour répondre aux attaques de Washington. Il serait cependant erroné de considérer que le rapprochement entre les deux pays est le résultat des tarifs douaniers imposés par Donald Trump, tant il semble s’inscrire dans une démarche beaucoup plus ambitieuse qu’une simple réponse aux gesticulations du locataire de la Maison Blanche.

Le rapprochement Chine-Inde trouve son sens davantage dans le pragmatisme affiché par les deux pays que dans la composition d’une sorte de bloc comparable à ce que nous avons connu pendant la Guerre froide.

Les porte-voix du Sud global

Les deux pays sont des membres actifs des BRICs+, dont le nombre s’est élargi au 1er janvier 2025 et dont l’importance ne cesse de croitre, tant dans le volume économique des États qui en sont membres que dans leur volonté d’incarner un Sud global dont Pékin et New Delhi se revendiquent haut et fort les porte-voix. Aux côtés d’acteurs comme la Russie et des États comme la Turquie et désormais l’Indonésie, Pékin et New Delhi convergent dans leur volonté d’incarner un nouvel ordre mondial «désoccidentalisé». Déjà à Bandung en 1955, Zhou Enlai et Jawaharlal Nehru avaient tenté d’incarner une troisième voie qui fut rapidement écrasée par la bipolarité de la Guerre froide, les pays composant le mouvement des non-alignés étant trop faibles. Mais soixante-dix ans plus tard, c’est la puissance de la Chine et de l’Inde qui offre à cette convergence une résonnance particulière, et marque potentiellement une rupture dans les équilibres entre grandes puissances.

Le rapprochement sino-indien n’en est cependant pas vraiment un, quand on sait que les enjeux de compétition entre les deux pays restent nombreux : différends frontaliers; approches différentes dans la relation avec le Pakistan; relation politico-stratégique que l’Inde maintient avec les Etats-Unis, l’Australie et surtout le Japon via le Quad dont elle est membre; balance commerciale très déséquilibrée à l’avantage de Pékin; et de manière plus structurelle une rivalité qui ne dit pas son nom, quand on regarde les perspectives de développement et les ambitions qui les accompagnent de part et d’autre de l’Himalaya. D’ailleurs, aucun accord n’a été signé sur ces questions, et les engagements restent très vagues.

Aussi faut-il rester méfiant au sens à donner à cette convergence, et sa profondeur. Car si les deux pays affichent une réelle volonté de travailler plus étroitement à remodeler les équilibres internationaux, ils n’en sont pas moins l’un et l’autres nourris par un nationalisme de plus en plus décomplexé, comme en témoigne d’ailleurs le faste que Xi Jinping a réservé à ses invités à Tianjin puis à Pékin.

Dès lors, le rapprochement Chine-Inde trouve son sens davantage dans le pragmatisme affiché par les deux pays que dans la composition d’une sorte de bloc comparable à ce que nous avons connu pendant la Guerre froide. D’ailleurs, le principe même des BRICs+ et des partenariats que nouent Pékin et New Delhi avec un nombre grandissant de pays confirme que la logique de bloc n’est pas recherchée. Et ce n’est pas une bonne nouvelle pour les Occidentaux qui, de leur côté, restent obsédés par la confrontation entre blocs et pérennisent ainsi un mode de pensée hérité de la Guerre froide mais qui n’est pas compatible avec le monde d’aujourd’hui et de demain, en plus d’oublier que le pragmatisme est une force dans le champ des relations internationales.

La ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, abordera les nouvelles perspectives canadiennes en matière de relations diplomatiques et commerciales avec la Chine et l’Inde lors de son intervention au CORIM le 21 novembre. 

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Article rédigé par:

Barthélémy Courmont est professeur à l’Université catholique de Lille, responsable du Master Histoire – Relations internationales et titulaire de la Chaire UNESCO en diplomatie culturelle. Spécialiste de l’Asie, il vient de publier La Chine face au monde aux éditions Eyrolles.
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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