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La stratégie militaire du Canada à l’épreuve des menaces

Le gouvernement canadien s’est fixé l’objectif budgétaire très ambitieux d’investir 3,5 % de son PIB en défense d’ici à 2035. Selon l’analyse du Directeur parlementaire du budget, il faudra pour ce faire consacrer en moyenne plus de 33 milliards de dollars supplémentaires par année au cours des dix prochaines années. Le budget du ministère de la Défense nationale passerait ainsi de 44 milliards en 2024 à 150 milliards en 2035. Un tel niveau d’engagement exige que ces investissements reposent sur une évaluation crédible des menaces. Or, le gouvernement fédéral ne justifie pas les dépenses projetées à partir de scénarios de menaces clairs, privilégiant plutôt une rhétorique trompeuse sur la nécessité de se défendre seul dans un environnement incertain.

Quels sont les besoins militaires du Canada qui justifient une telle hausse des dépenses militaires? Dans quelle mesure ces besoins sont-ils alignés avec les acquisitions militaires projetées? Un examen attentif soulève quelques écarts notables entre les menaces perçues et les capacités projetées par le Canada.

Des menaces qui exigent une montée en puissance

À défaut d’une nouvelle politique de défense, la politique de défense Notre Nord, fort et libre (2024) constitue le cadre de référence le plus récent de la vision stratégique canadienne. Cette politique identifie quatre principaux vecteurs de menace : le retour d’une rivalité stratégique entre grandes puissances, la montée des menaces hybrides, l’accélération technologique et le changement climatique.

La conjonction de ces menaces est particulièrement aiguë dans l’Arctique, zone de concurrence stratégique croissante où le changement climatique et les avancées technologiques facilitent une militarisation progressive qui se traduit par une augmentation potentielle d’activités aériennes, maritimes et sous-marines hostiles. Le développement de missiles hypersoniques par la Chine et la Russie, en particulier, pose des défis considérables pour la défense du territoire canadien et du continent nord-américain. Il exige notamment la mise en place de systèmes de défense multicouches et intégrés, composés de capteurs terrestres et spatiaux d’alerte précoce et d’intercepteurs air-sol et air-air, dans le processus de modernisation du système de défense aérienne et antimissile du NORAD.

À ceci s’ajoutent les menaces hybrides (désinformation, cyberattaques, pressions économiques, opérations sous le seuil du conflit armé) comme instruments privilégiés par les adversaires du Canada pour exploiter les vulnérabilités structurelles de sa société démocratique. L’on peut imaginer des scénarios tels que le sabotage, une cyberattaque ou une salve de drones contre des infrastructures critiques (stations radar, ports, aéroports, centrales électriques, etc.); une intrusion sous-marine pour cartographier les fonds marins, installer des capteurs de surveillance, ou couper des câbles de communication; une campagne d’ingérence et de manipulation des populations locales; ou encore des incursions aériennes ou maritimes afin de tester les dispositifs de réaction canadiens, incluant des opérations de liberté de navigation américaines dans le Passage du Nord-Ouest.

Aux menaces contre le territoire canadien s’ajoutent celles contre ses alliés. Un conflit de haute intensité en Asie de l’Est, telle qu’une crise majeure autour de Taïwan ou en mer de Chine méridionale, pourrait opposer directement les États-Unis, le Japon et d’autres alliés à la Chine. Pour le Canada, un tel scénario pourrait se traduire par une demande rapide de contributions navales (déploiement de frégates dans des groupes aéronavals alliés), aériennes (patrouilles de surveillance, ravitaillement en vol, transport stratégique) et cybernétiques, ainsi que par un soutien logistique et de renseignement, en particulier dans la zone Pacifique Nord-Est.

En Europe, un conflit de haute intensité découlerait d’une escalade de la guerre en Ukraine ou d’une confrontation entre la Russie et l’OTAN, notamment dans les États baltes ou en Europe de l’Est. Dans un tel scénario, le Canada serait rapidement mobilisé dans le cadre de ses engagements au sein de l’Alliance, notamment par le renforcement de sa présence avancée en Lettonie, où il agit comme nation-cadre. Cela pourrait impliquer le déploiement d’une division pleinement équipée, incluant des capacités blindées, d’artillerie à longue portée, de défense aérienne et de soutien logistique robuste.

Le Canada s’est fixé l’objectif budgétaire très ambitieux d’investir 3,5 % de son PIB en défense d’ici 2035. Selon l’analyse du Directeur parlementaire du budget, il faudra pour ce faire consacrer en moyenne plus de 33 milliards de dollars supplémentaires par année au cours des dix prochaines années.

Les insuffisances de la montée en puissance canadienne

Ces vecteurs de menace convergent pour imposer une adaptation substantielle des Forces armées canadiennes (FAC). Ils justifient notamment le développement de capacités de surveillance et d’alerte avancée — d’où les investissements dans les radars transhorizon arctiques, les systèmes de surveillance spatiale et les réseaux de capteurs nordiques. Ils commandent également le renforcement de capacités de commandement, de contrôle et de communication à travers des systèmes satellitaires résilients. Ils justifient aussi les investissements dans les systèmes de frappe de précision à longue portée, les systèmes de contre-frappe, la guerre électronique, les systèmes ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) modernisés et les capacités de défense aérienne.

Pour la posture de défense du Canada, ces menaces impliquent donc un basculement vers une capacité accrue de projection de puissance à longue distance, une interopérabilité renforcée avec les forces américaines et alliées, ainsi qu’une capacité soutenue de déploiement dans des environnements contestés. Or, les limites actuelles en matière de disponibilité des plateformes, de munitions et de soutien soulèvent des doutes quant à la capacité du Canada à soutenir un engagement prolongé dans des théâtres aussi exigeants. Certes, d’ici 2029, le Canada projette de faire passer sa capacité de production de projectiles d’artillerie de 3 000 à 12 000 par mois et d’acquérir 26 systèmes M142 HIMARS. Toutefois, plusieurs lacunes demeurent dans la planification stratégique canadienne. Parmi celles-ci figurent l’absence de systèmes d’intercepteurs pour la défense antimissile du territoire, laissant ce domaine exclusivement entre les mains des États-Unis.

Si les projets de modernisation des flottes aériennes – mise à niveau des CC-130J, modernisation des hélicoptères CH-149 Cormorant, acquisition de 15 navires de combat et de 88 avions de chasse – amélioreront la capacité de déploiement canadienne, il faut reconnaître que ces efforts s’inscrivent davantage dans une logique de maintien que de montée quantitative en puissance. Similairement, le Canada n’a pas encore fait de choix d’avions d’alerte précoce et de contrôle (AEWC) ou encore d’avions de transport polyvalents.

Un autre écart structurant majeur concerne l’absence d’un programme de développement de systèmes autonomes couvrant l’ensemble des domaines opérationnels – terrestre, aérien, maritime et sous-marin. Le Canada ne s’est pas doté d’un programme structurant assorti d’objectifs capacitaires, de volumes cibles et d’échéanciers crédibles susceptibles d’orienter durablement l’investissement industriel. Les initiatives actuelles demeurent dispersées et de faible ampleur, ce qui envoie à l’industrie canadienne un signal ambigu quant à la priorité accordée au développement de capacités souveraines dans le domaine. En l’absence de feuilles de route de développements technologiques soutenus dans la durée, de commandes fermes et de mécanismes d’approvisionnement adaptés à l’innovation rapide, les entreprises nationales sont peu incitées à investir dans le développement, la production et la montée en échelle de systèmes autonomes proprement canadiens.

À terme, l’absence de signal clair et cohérent risque de miner la capacité des FAC à répondre aux exigences des conflits de haute intensité.

Le CORIM recevra, le 6 mai, la Générale Jennie Carignan, Chef d’état-major de la Défense, Forces armées canadiennes, et Wendy Hadwen, Sous-ministre adjointe, Politiques-Industrie, Ministère de la Défense nationale.

Détails et inscriptions

Article rédigé par:

Professeur titulaire et directeur du Département de science politique, Université du Québec à Montréal
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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