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La politique étrangère canadienne à l’épreuve du Trumpisme

En 2026, la relation canado-américaine semble bien loin du temps où Ronald Reagan et Brian Mulroney chantaient en chœur « When Irish Eyes Are Smiling ». Entre une guerre commerciale et les menaces d’annexion, parler de refroidissement relève, en effet, de l’euphémisme. Dans une chronique récente, le politologue de l’Université Laval, Jonathan Paquin, évoquait même l’idée de munir le Canada de moyens nucléaires tactiques pour défendre sa souveraineté.

Mais avant de se lancer dans une entreprise aussi hasardeuse qu’un programme nucléaire, une approche plus consensuelle est de révolutionner la politique étrangère canadienne. À l’heure où les repères et les croyances vacillent, une question s’impose: à quelle politique étrangère peut aspirer le Canada? Y répondre implique au préalable une réflexion profonde sur l’identité canadienne.

L’identité dans les relations internationales

Certains spécialistes des relations internationales, comme la politologue américaine Jennifer Mitzen, soutiennent que les États recherchent davantage que leur simple « survie » dans le système international. Ils défendent aussi leur identité. À l’instar des individus, l’identité d’un État se forge en relation avec autrui, ce qui procure stabilité et sentiment d’appartenance. Un événement radical peut toutefois ébranler ces repères, voire entrainer une crise identitaire profonde.

Un récit identitaire fragilisé

Le cas du Canada illustre bien cette dynamique identitaire. Le Canada entretient avec les Etats-Unis une relation privilégiée depuis longtemps, laquelle se manifeste à travers un réseau dense d’institutions et de mécanismes de coopération – de l’OTAN à l’ACEUM – qui assurent continuité, reconnaissance et cohérence identitaire. Dans ces lieux de socialisation, le Canada projette et valide l’image d’un État libéral, démocratique, adepte du multilatéralisme, attaché aux droits de l’homme et aligné sur les grandes orientations de l’ordre international.

Or, la guerre commerciale lancée par Donald Trump, combinée à une rhétorique néocoloniale, marque un tournant majeur dans la relation canado-américaine. Confronté aux velléités impérialistes des États-Unis dans sa « sphère d’influence », le Canada doit se remettre en question et redéfinir sa place dans le monde, non seulement pour défendre sa souveraineté, mais aussi pour redonner cohérence à un récit identitaire en décalage avec la réalité.

Rétablir l’identité canadienne

Lorsqu’un État traverse une crise identitaire, une issue possible consiste à développer de nouvelles relations avec des partenaires qui reconnaissent l’identité qu’un État cherche à projeter. Étonnamment, les vieilles routines — même nuisibles — sont souvent conservées parce qu’elles permettent à l’État de maintenir une cohérence identitaire. Un attachement excessif à ces relations est problématique, car il révèle une résistance à un changement nécessaire.

À certains égards, le Canada semble empêtré dans cette dynamique. Malgré les menaces répétées à sa souveraineté, il peine à s’imaginer sans cette relation fraternelle. Conscient que la politique dans les États fédéraux se joue à plusieurs niveaux, Ottawa et les provinces multiplient les interventions sur la voie du dialogue et du compromis. L’abrogation de la taxe sur les services numériques n’est qu’un geste de plus en ce sens. Les diplomates canadiens espèrent en appuyant sur les bons leviers influencer les décideurs en vue d’apaiser les tensions. Ce pari repose sur l’idée que le désordre actuel est conjoncturel et qu’un retour à la normale est possible. Le Trumpisme serait en quelque sorte une parenthèse dans la relation canado-américaine, comme le suggère le politologue québécois Louis Balthazar.

La situation actuelle est-elle le présage de l’avenir? Ce que la postérité réserve à chacun est un mystère. En revanche, le Canada ne peut se permettre de manquer de lucidité. Il y a des maux dans la politique américaine qu’il faut reconnaître, tels que le déclin de l’hégémonie américaine, la culture MAGA, le protectionnisme, la polarisation de la vie politique et l’emploi d’une rhétorique de sécurité dont le spectre s’amplifie et qui se dirige maintenant vers le voisinage immédiat. Nier complètement ces phénomènes est problématique et démontre un attachement trop fort à de vieilles routines. Pour restaurer un sentiment de sécurité identitaire, le Canada doit explorer de nouvelles voies. Lesquelles?

À l’heure où les repères et les croyances vacillent, une question s’impose: à quelle politique étrangère peut aspirer le Canada?

Diversification. Quelles options?

Une alternative familière est celle d’un rapprochement avec l’Europe, continent avec lequel le Canada partage une histoire commune, des valeurs, voire une culture stratégique. Le voyage du premier ministre Carney à Paris et Londres en mars, va dans ce sens. Il démontre une volonté de renforcer les liens avec ses alliés traditionnels que sont le Royaume-Uni et la France.

Le transatlantisme renouvelé de M. Carney met l’accent sur la diversification des exportations afin de réduire la dépendance à l’économie américaine. Une proposition séduisante qui se confronte néanmoins à une réalité plus frugale. L’UE ne va pas substituer les États-Unis comme marché d’exportation. Huit ans après son entrée en vigueur, l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’UE donne déjà une bonne indication de cela. La baisse des tarifs douaniers sur 98% des marchandises n’a guère transformé la dynamique du commerce extérieur. L’Institut Veblen précise à ce sujet que la hausse observée des échanges bilatéraux est due en grande partie à l’inflation.

Il convient d’ajouter que l’Europe n’est plus la puissance économique qu’elle était jadis. La croissance de l’Allemagne est en berne, tandis que la dette publique de plusieurs pays de l’UE limite la marge de manœuvre des gouvernements et contraint à des arbitrages cornéliens. En France, le feuilleton politique, inédit depuis l’avènement de la Ve république, découle de ces enjeux budgétaires difficiles. Étroitement lié à ce débat se pose celui de la hausse des investissements en défense. Un constat à tirer est que plusieurs pays européens ne peuvent financer une hausse draconienne des dépenses militaires par l’endettement. D’autres priorités requièrent un effort budgétaire, telles que la compétitivité industrielle. Là encore, l’Europe accuse un retard sur deux domaines stratégiques : la transformation numérique et la transition écologique.

Il faut bien admettre que lorsque la relation canado-américaine se détériore, le réflexe du Canada est de se replier sur les berges du continent européen. Or, si l’objectif est de réduire sa dépendance au marché américain, il est probable que l’Europe ne soit une solution suffisante.

Parmi les facteurs qui plaident en faveur d’une diversification des partenariats stratégiques figure l’émergence d’un monde multipolaire. De nouvelles puissances régionales, telles que l’Inde ou le Brésil, jouent désormais un rôle clé dans les relations internationales. Juste sur le plan démographique, le « Sud global » représente 85% de la population mondiale. Réfléchir aujourd’hui à sa place dans le monde impose forcément de s’adapter à ce changement dans l’équilibre des puissances.

Des partenaires du Canada ont déjà tiré les conséquences du déclin de l’hégémonie américaine. Une recommandation du Royal Institute of International Affairs au gouvernement britannique préconisait en 2024 un renforcement des liens avec les puissances moyennes, les économies émergentes et plusieurs pays du Sud global afin de compenser l’imprévisibilité des États-Unis. En France, l’ex-ambassadeur Michel Duclos fait l’apologie d’une politique similaire soutenant qu’une des raisons pour lesquelles la guerre continue en Ukraine découle de l’incapacité des Européens à rallier les pays du Sud global autour de la question des sanctions. En somme, il semble y avoir un consensus franco-britannique sur la nécessité de bâtir de nouveaux ponts avec ces acteurs au moment où la relation transatlantique vacille.

Un défi pour le Canada

Le défi est de taille pour le Canada. Plusieurs puissances émergentes ont des vues divergentes sur la politique internationale. Certaines perçoivent les institutions internationales comme des instruments de domination, d’autres rejettent les normes et les valeurs qui les soutiennent. Nouer de nouvelles relations avec ces acteurs exhorte à revoir l’approche canadienne, en renonçant, par exemple, à instrumentaliser l’aide au développement pour des projets d’ingénierie sociale.

Si la question de la démocratie ou des droits de l’homme demeure clivante, renouveler le multilatéralisme constitue, au contraire, un point de convergence. Ainsi, en adoptant une vision plus pragmatique des relations internationales, le Canada peut élargir ses perspectives. Une chose est sûre : le Canada a besoin de nouveaux amis pour se reconstruire. 

Le Trumpisme a profondément transformé la relation canado-américaine, voire l’identité canadienne elle-même. Le moment est propice de réfléchir au rôle que le Canada peut jouer dans un monde fracturé en profonde transformation. Sortir de l’impasse nécessite de forger de nouvelles alliances. Le rapprochement avec l’UE marque un premier pas. C’est une voie plus naturelle, car le Canada s’appuie déjà sur la relation transatlantique. Toutefois, si le Canada veut s’adapter aux nouvelles conjonctures géopolitiques, il doit envisager d’autres partenariats — y compris avec des acteurs du Sud global.

Article rédigé par:

Expert en développement international
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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