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La diplomatie canadienne doit ajouter des cordes à son arc

Plus que jamais, les derniers mois ont révélé au grand public à quel point la prospérité et la sécurité des Canadiens sont en grande partie tributaires de la place que notre pays occupe dans le monde.

C’est pourquoi les relations internationales ont occupé une place de choix dans la campagne électorale.

Point surprenant que le premier geste d’importance du premier ministre Mark Carney après sa victoire électorale ait été une visite à la Maison Blanche. Un test d’ailleurs réussi avec brio: déclarer dans le Bureau ovale que le Canada n’est pas à vendre, sans que cela ne cause une tempête grâce à une approche élégante accompagnée d’une touche d’humour, constitue tout un exploit diplomatique ! Mais si le premier ministre a ainsi établi une relation qui apparaît pour le moment constructive avec Donald Trump, cela ne suffira pas. Les relations personnelles comptent, en diplomatie, mais elles ne sont pas garantes de résultats, surtout lorsqu’on traite avec un partenaire à l’humeur changeante et aux idées aléatoires.

Le premier ministre et son parti ont ainsi annoncé dans leur plateforme électorale leur intention de développer une nouvelle politique étrangère. Il est en effet grand temps de lancer un tel exercice, le dernier énoncé politique complet ayant été fait en 2005.

Il serait de mise qu’une telle politique fasse l’objet d’une consultation publique et, idéalement, d’un certain consensus pancanadien. Mais il faudra agir rapidement, car des changements dramatiques ont cours à un rythme effréné.

D’abord définir nos intérêts, objectifs et valeurs

Si certaines tendances se manifestaient déjà depuis quelques années, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump accélère et bouscule les prémisses sur lesquelles était fondé l’ordre existant.

L’élément le plus conséquent est que la loi du plus fort remplace les grands principes, les normes et les règles – que ce soient les règles du commerce, les grands fondements de la sécurité tels la souveraineté des États et l’intégrité territoriale, et ce qui touche plus directement les individus tels le droit humanitaire et les droits de la personne. De plus, des alliances se défont et se font; la globalisation fait place à la fragmentation; des pays du Sud s’affirment et tentent de pratiquer le multialignement; et les enjeux globaux d’importance critique, tel le changement climatique, sont malheureusement relégués au second plan.

Dans un tel contexte, comment le Canada peut-il tirer son épingle du jeu ? Quelles orientations prendre pour assurer notre souveraineté, notre démocratie, notre sécurité ainsi que notre prospérité au sens large, c’est-à-dire non seulement l’économie, mais aussi l’environnement, la santé, etc. ?

La question de départ doit être : quels sont nos intérêts fondamentaux ? Et à partir de là, quels objectifs se fixer et quelles grandes orientations se donner ?

Bien sûr, nos valeurs devront être intégrées à cette politique. La politique étrangère canadienne a traditionnellement, et à juste titre, eu un caractère idéaliste. Mais force est de constater que nous vivons dans un monde très dur qui n’est pas fait à notre image et où il faut être lucide quant à notre capacité d’influence.

Ainsi, assumons nos idéaux tout en faisant preuve de réalisme et de pragmatisme. Enfin, pour être pertinente et utile, cette nouvelle politique étrangère doit être un prolongement de nos stratégies nationales de développement économique et social. Il faudra s’ancrer dans une vision à terme de l’économie et de la société canadienne, allant des priorités économiques sectorielles à la démographie.

C’est pourquoi le développement d’une politique étrangère doit mobiliser, au-delà d’Affaires mondiales Canada, l’ensemble du gouvernement canadien, en consultation avec les autres paliers de gouvernement et la société civile.

La question de départ doit être : quels sont nos intérêts fondamentaux ? Et à partir de là, quels objectifs se fixer et quelles grandes orientations se donner ?

Notre diplomatie doit être en mesure de jouer dans un autre registre

Si une politique étrangère identifie les intérêts et énonce les objectifs et grandes orientations d’un pays, la diplomatie est l’instrument privilégié pour mettre en œuvre une telle politique.

La diplomatie s’entend de l’ensemble des moyens pacifiques et légitimes déployés pour poursuivre ses objectifs et défendre ses intérêts sur la scène mondiale en tentant d’influencer les positions, décisions et actions des autres acteurs internationaux. Et c’est ici que le Canada devra ajouter des cordes à son arc. Et des flèches à son arsenal.

La diplomatie canadienne s’est traditionnellement appuyée sur deux piliers : la règle de droit, ainsi que la recherche de solution gagnant-gagnant accompagnée de la poursuite du bien commun. Le tout dans un environnement mondial relativement stable et prévisible.

Or ces piliers sont ébranlés. Qui plus est, c’est maintenant notre principal voisin, partenaire et superpuissance qui s’attaque de front à ces piliers.

En matière de commerce, par exemple, un accord signé était autrefois garant (ou presque) du respect de règles prévisibles, que ce soit dans le cadre de l’OMC ou de l’ACEUM. Ce n’est plus le cas. De nos jours, la pierre angulaire de la Charte des Nations Unies, à savoir la souveraineté des États et l’intégrité territoriale, ne fait même plus l’objet d’une défense universelle. Un ensemble de traités délimitant des frontières depuis plus d’un siècle peut maintenant être remis en question. Des pays utilisent de plus en plus la coercition économique ou militaire pour poursuivre leurs ambitions.

Tout cela change la donne en matière de diplomatie pour le Canada.

Nous ne pouvons plus nous limiter à notre façon classique de faire de la diplomatie. Il faut ajouter d’autres outils et à les utiliser, au besoin, dans la défense de nos intérêts et la poursuite de nos objectifs.

Par exemple, il faut être prêt, nous aussi, à user de coercition économique lorsque nécessaire. Sachons capitaliser sur nos atouts, comme le font d’autres, par exemple avec nos minéraux critiques et notre énergie. De plus, tout en évitant de tomber dans la désinformation ou l’ingérence, sachons affirmer et diffuser de façon plus agressive nos messages.

Pour être efficace à ce jeu, en s’inspirant de Sun Zi, soyons bien conscients de nos atouts et de nos vulnérabilités, ainsi que de celles des autres.

La diplomatie et plus

En complément, renforçons d’autres instruments de politique étrangère au-delà de la diplomatie. Par exemple, nos services de renseignement. De même, nos capacités de protection et même de contre-attaque en ce qui touche la cybersécurité. Et malheureusement, puisque c’est le monde dans lequel on vit, nos capacités en matière de défense.

Il ne s’agit pas ici de jeter par-dessus bord notre approche habituelle en matière de diplomatie, qui nous a largement bien servie. Malgré les vents contraires, plus que jamais, il faut tenter de maintenir ou solidifier un ordre international basé sur les règles; si nous pouvons y réussir, c’est la meilleure façon de se protéger contre la menace et les actes hostiles. Et ceci ne vaut pas que pour le Canada. Ainsi, nous pourrions exercer un leadership pour créer de nouvelles alliances soutenant un ordre basé sur les règles, en s’associant notamment avec des pays du Sud qui y ont des intérêts semblables. De plus, ne cessons pas de chercher des solutions gagnant-gagnant et le bien commun. Et contribuons au développement international, notamment par l’aide humanitaire et la coopération, tant par solidarité que dans notre propre intérêt et pour bâtir notre soft power.

Tout cela demeure notre plan A. C’est l’ADN de notre diplomatie. Mais soyons conscients que cela ne sera souvent pas suffisant et garant de succès lorsque les autres parties refusent de jouer selon les mêmes règles. Nous devons aller au-delà de notre zone de confort. Ainsi, il nous faut aussi être prêts en permanence à user d’un plan B, tel qu’exposé ci-haut, à savoir une posture diplomatique beaucoup plus agressive dans une logique de confrontation et de rapports de force lorsque les circonstances l’exigent.

Certes, une telle approche est un peu contre nature, unCanadian, pourrait-on dire. Mais c’est le temps d’élargir le spectre de notre action internationale si nous voulons assurer notre souveraineté, notre prospérité et notre sécurité dans le monde d’aujourd’hui.

Article rédigé par:

Fellow à l’Institut d’études internationales de Montréal
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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