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Le Canada a-t-il la volonté de diversifier son économie et son commerce?

Les tarifs douaniers imposés par Donald Trump ont un parfum de déjà-vu, tandis que l’appel —sans lendemain— à la diversification du gouvernement canadien n’échappe pas à cette même impression de répétition. À maintes reprises, le Canada s’est contenté d’attendre un infléchissement du discours de son meilleur ami —une amitié d’ailleurs peut-être à sens unique —avant d’envisager, avec une certaine gravité, son projet de diversification, dont la concrétisation relève davantage du vœu pieux que d’une véritable stratégie politique.

L’expérience de Pierre Trudeau

Si la politique de diversification lancée par le gouvernement de Justin Trudeau en 2018, en réponse aux tarifs imposés par Trump, demeure encore vivace dans les mémoires, il semble que la proposition de la « troisième option » du gouvernement de Pierre Trudeau dans les années 1970, suite au « choc Nixon », nous paraisse aujourd’hui presque oubliée. Dans son discours prononcé devant le Parlement canadien en 1972, Nixon avait rappelé que « les Canadiens et les Américains doivent aller au-delà de la rhétorique du passé et comprendre qu’ils sont fondamentalement différents, et que chaque pays doit suivre des politiques indépendantes et autonomes ». Pourtant, en tant que première puissance du monde, les États-Unis n’ont jamais oublié qu’ils jouissent du privilège d’aller jusqu’à sacrifier les intérêts de leurs alliés pour sauvegarder les leurs.

La détermination du Canada à mener à bien sa politique de diversification n’a jamais été pleinement réalisée. « La troisième option » de l’époque de Pierre Trudeau est tombée dans l’oubli après la signature de l’accord de libre-échange canado-américain en 1987. La politique de diversification lancée par le gouvernement de Justin Trudeau a certes donné quelques résultats notables, notamment l’Accord économique et commercial global (CETA) avec l’Union européenne, le Partenariat transpacifique global et progressiste (CPTPP), ainsi que la Stratégie pour l’Indopacifique, mais ces avancées risquent de n’être que de belles intentions si l’effort soutenu dans cette direction n’est pas poursuivi avec persévérance.

Pour sortir de ce cycle vicieux de menace et de réaction qui caractérise la relation Canada-États-Unis, le Canada doit amorcer la transition, certes douloureuse et chronophage, vers une diversification de sa politique étrangère. Par exemple, en 2022, le Canada a proposé la stratégie Indopacifique, une région aujourd’hui considérée comme la plus dynamique du monde. Elle devrait abriter les deux tiers de la classe moyenne mondiale d’ici 2030 et représenter environ 50% du PIB mondial d’ici 2040. Si la Chine reste le principal partenaire commercial du Canada dans cette région, les autres pays, en particulier ceux membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN, qui regroupe l’Indonésie, le Brunei, le Cambodge, le Laos, Singapour, la Malaisie, le Viêt-nam, la Thaïlande, le Myanmar, et les Philippines) devraient attirer plus d’attention du monde politique et commercial canadien.

Pour sortir de ce cycle vicieux de menace et de réaction qui caractérise la relation Canada-États-Unis, le Canada doit amorcer la transition, certes douloureuse et chronophage, vers une diversification de sa politique étrangère.

L’option asiatique

Les pays d’ASEAN sont en pleine phase d’industrialisation et de modernisation, et ils recherchent activement des investissements étrangers dans des secteurs stratégiques, tels que les énergies vertes, les minerais critiques (pour la fabrication des véhicules électriques et des batteries), les télécommunications et les technologies numériques. Quoique dans la région la concurrence soit féroce et que les acteurs régionaux soient solidement établis, le Canada dispose de certains atouts.

Dans le domaine des énergies vertes, par exemple, si les infrastructures de gazoducs, de liquéfaction et de port sont adéquatement développées (et assez rapidement), le gaz naturel liquéfié exporté par le Canada pourrait parfaitement s’inscrire dans l’agenda régional visant à réduire la dépendance aux ressources fossiles. De même, dans la chaîne de production des véhicules électriques, le Canada pourrait, d’un côté, exporter ses lithiums, ses cobalts et d’autres minéraux stratégiques, et, de l’autre, investir dans le traitement des minéraux sur place.

En Indonésie par exemple, bien qu’elle détienne les plus grandes réserves de nickel, le pays manque d’expertise en raffinage. Si les entreprises chinoises dominent actuellement l’industrie du nickel en Indonésie, les préoccupations environnementales liées à leur activité suscitent de vives critiques. Le Canada, fort de ses normes rigoureuses en termes de développement durable et d’exploitation minière, pourrait proposer des alternatives attrayantes.

Dans le secteur numérique, tandis que Singapour se distingue comme un partenaire de poids dans la fintech et la biotech, la Malaisie investit massivement dans les centres de données et les semi-conducteurs. La région, bénéficiant du bonus démographique, cherche des partenaires étrangers pour la construction d’infrastructures, la formation de talents et l’expertise en cybersécurité : une autre opportunité pour le Canada de s’y positionner.

L’arrivée de Mark Carney, un mondialiste convaincu et pragmatique au poste du premier ministre du Canada, pourrait confirmer et accélérer l’engagement du Canada en faveur de la défense du système mondial actuel, du multilatéralisme face aux enjeux globaux, notamment climatiques, et de la croissance inclusive, des thématiques qui se trouvent également au cœur des préoccupations des pays de l’Indopacifique.

Cependant, il y a beaucoup de « si » avant que de véritables changements se concrétisent. À l’intérieur du Canada, la construction de nouvelles infrastructures s’avère coûteuse et nécessite de longues périodes de consultations et de négociations entre les provinces et avec les communautés des Premières Nations. En ce qui concerne les relations entre le Canada et la région Indopacifique, il faudra également beaucoup de temps, d’investissements et d’efforts soutenus pour instaurer une relation de confiance, une relation qui dépasse les simples échanges commerciaux pour inclure un respect mutuel, une affinité culturelle et des valeurs partagées.

Le moment est venu pour le Canada de se présenter au monde autrement qu’un simple allié des États-Unis. La voie de la diversification est un choix incontournable pour un pays soucieux de préserver sa souveraineté et son indépendance, aussi pénible et exigeante soit-elle.

Article rédigé par:

Candidate au doctorat en science politique, Université de Montréal
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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