Évaluer la menace terroriste a toujours été un exercice périlleux. Il n’existe en effet pas de définition unanimement acceptée de ce qui relève du terrorisme. De plus, le terme de terrorisme fait plus que jamais l’objet d’une forte instrumentalisation politique, complexifiant son appréhension.
Si depuis le 11 septembre 2001, les groupes djihadistes incarnent la principale menace, le terrorisme reste une technique violente à finalité politique mobilisée par des groupes de nature très diverse et aux objectifs non moins variés. Cette tendance traverse les époques, mais est accentuée depuis 2019 dans un contexte de reconfiguration de la mouvance djihadiste, de montée des populismes de droite et de gauche, de polarisation croissante dans de nombreuses sociétés, et d’accroissement des tensions sur la scène internationale.
De manière générale, la menace reste élevée, particulièrement au Sahel, en Asie centrale et au Moyen-Orient. Elle tend, dans les pays occidentaux, à prendre différentes formes, alimentées par des discours ancrés dans des univers idéologiques très divers, obligeant à une adaptation rapide des mécanismes de lutte anti-terroriste.
Les données compilées au sein du dernier rapport du Global Terrorism Index 2025, aussi imparfaites soient-elles, confirment cinq tendances lourdes qui caractérisent le terrorisme depuis 2019 et la chute du Califat mis en place en Syrie par l’État islamique. Il ne s’agit ici pas de traiter de la nature et de l’intensité de la menace dans toutes les régions du monde, mais de brosser un portrait qui permette de saisir les principales dynamiques à l’œuvre.
La prévalence de la menace djihadiste
Les groupes les plus actifs appartiennent toujours à la mouvance djihadiste, qui depuis le 11 septembre 2001 incarne la menace la plus structurée. Elle se déploie dans plusieurs régions du globe, mais se concentre principalement autour de deux épicentres que sont l’Asie centrale et le Sahel. L’État islamique dans la Province du Khorasan (EIPK), auteur de plusieurs attentats en Afghanistan, au Pakistan et d’une attaque majeure en Iran en janvier 2024 et d’un attentat en Russie en mars 2024, est considéré comme la « branche » de l’État islamique la plus agissante. Elle possède aussi les plus fortes capacités de projection hors de la zone dans laquelle elle est établie.
Le Sahel constitue une autre zone au sein de laquelle évoluent nombre de groupes djihadistes. Tous contribuent par leurs actions violentes et l’emprise qu’ils exercent sur plusieurs territoires à déstabiliser une région déjà profondément fragilisée par des guerres civiles, des coups d’État militaires et la compétition qu’y mènent entre autres la Chine, la Russie et les anciennes puissances coloniales. S’ils rentrent souvent en conflit les uns avec les autres, ils représentent depuis près d’une douzaine d’années des acteurs de premier plan, cherchant à nuire tant aux gouvernements locaux qu’aux intérêts des puissances étrangères présentes dans la région.
La menace djihadiste continue aussi à peser lourdement sur plusieurs pays européens, comme la France. Elle constitue aussi une source d’inquiétude aux États-Unis et au Canada, même si on ne peut parler à ce stade d’une résurgence aussi palpable que celle que l’on observe en Europe. Elle y prend le plus souvent la forme d’une menace endogène, portée par des individus isolés, radicalisés principalement au sein de communautés virtuelles. Les quelques succès récents de la lutte antiterroriste montrent les progrès effectués pour repérer en amont ces personnes, mais aussi l’amateurisme plus affirmé de ces « loups solitaires ».
La montée des extrêmes et le risque terroriste
La menace est de plus en plus incarnée, en Amérique du Nord et en Europe, par des groupuscules et des individus versant dans une multitude d’idéologies situées aux extrêmes droite et gauche des spectres politiques. Plus ou moins structurés, gravitant autour de communautés articulées principalement en ligne, les suprémacistes blancs ont le potentiel de violence jugé le plus important. La croissance rapide de l’extrémisme partisan, aux États-Unis entre autres, donne également lieu à une exacerbation des violences qui pourrait notamment prendre la forme d’attentats terroristes. Enfin, les groupes antisystèmes se multiplient, certains comportant un potentiel avéré de violence terroriste.
La menace est de plus en plus incarnée, en Amérique du Nord et en Europe, par des groupuscules et des individus versant dans une multitude d’idéologies situées aux extrêmes droite et gauche des spectres politiques.
Des radicalisés de plus en plus jeunes
Autre constat particulièrement inquiétant, en Europe et en Amérique du Nord : le rajeunissement des personnes interpellées et/ou accusées de terrorisme. Cette tendance concerne tant les jeunes, hommes surtout, soupçonnés d’évoluer au sein de la mouvance djihadiste que ceux engagés dans un groupe d’extrême droite. Ainsi, selon le dernier rapport d’Europol, 29% des personnes appréhendées en 2024 dans l’Union européenne avaient moins de 18 ans. Ces individus semblent d’abord être attirés par la violence débridée glorifiée par nombre de communautés virtuelles. La diffusion des discours extrémistes par le biais de plateformes immersives et de jeux en ligne alimente le phénomène. De plus, plusieurs de ces jeunes souffrent de problèmes de santé mentale, ce qui les rend plus vulnérables aux stratégies de recrutement déployées par les différents groupes qui y sont infiltrés.
Les groupes qui versent dans le terrorisme ont de tout temps su s’emparer des innovations technologiques afin de décupler leurs actions. Cette tendance prend une dimension particulière au prisme des dernières avancées technologiques : banalisation de l’utilisation des réseaux sociaux et de leurs affordances; recours aux plateformes encryptées, à l’intelligence artificielle; utilisation de la cryptomonnaie pour collecter des fonds, etc. Autant de transformations qui obligent à repenser la manière dont ces groupes se structurent, planifient leurs actions, recrutent leurs sympathisants et militants, et déploient leurs stratégies, y compris violentes.
Tensions géopolitiques, guerres civiles et potentiel terroriste
Les conflits armés et les guerres civiles en particulier ont de tout temps constitué des contextes favorisant l’émergence et la prolifération des groupes extrémistes et terroristes. Certains jouent de plus un rôle de catalyseur de tensions et constituent un facteur de radicalisation. L’exemple le plus parlant est certainement depuis 2023 la guerre que mène Israël dans la bande de Gaza. Dans les sociétés occidentales en particulier, on enregistre une montée alarmante de l’antisémitisme, à l’extrême-droite comme à l’extrême-gauche. Les groupes djihadistes, dont les branches de l’État islamique, ont également tenté de se saisir de ce conflit pour appeler à la mobilisation des « croyants ». Ces tentatives d’instrumentalisation ont pu nourrir les vocations d’individus isolés.
Des inquiétudes émergent aussi autour de régions en proie à des tensions géopolitiques récurrentes qui pourraient amener à une résurgence de la menace terroriste ou à son accentuation. Deux exemples retiennent ici en particulier l’attention. La Syrie, gouvernée par l’ancien dirigeant d’un groupe affilié à Al-Qaïda, connaît des soubresauts politiques et communautaires, qui créent une instabilité dont essaie de profiter entre autres l’État islamique. Ce dernier, bien que très affaibli, reste actif dans le pays et continue à inspirer à travers sa propagande des individus radicalisés, à l’image de ceux qui ont commis des attentats à la Nouvelle-Orléans en janvier 2025 et à Sydney en décembre 2025.
Toujours au Moyen- et Proche-Orient, les coups portés par Israël au Hamas (bande de Gaza) et au Hezbollah (Liban) ont considérablement affaibli ces deux organisations, sans toutefois leur porter un coup fatal. Les tentatives de réorganisation en cours pourraient s’accompagner d’une augmentation du risque terroriste. Reste à savoir si l’affaiblissement de l’Iran, principal sponsor de ces groupes, entravera leurs différentes velléités de restructuration.
Plus généralement, le durcissement des rapports de force sur la scène internationale, les coups répétés portés au respect du droit international et aux mécanismes de coopération internationale, ainsi que la multiplication des conflits constituent un contexte qui pourrait conduire à une amplification de la menace terroriste. Certains États pourraient être tentés de soutenir directement et indirectement des groupes armés non étatiques susceptibles de verser dans le terrorisme, afin de générer plus d’incertitudes, de déstabiliser un ennemi, une région, voire de justifier un interventionnisme accru.
La menace terroriste prendra donc, en 2026 comme en 2025, une multitude de visages. Le climat international dégradé pourrait voir l’émergence de nouveaux groupes et la résurgence d’acteurs que l’on pensait sur le déclin. La menace la plus grande en Amérique du Nord et en Europe reste cependant portée par des individus isolés, inspirés par une idéologie djihadiste ou d’extrême droite, et dont les actions ont un potentiel de déstabilisation important.