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Trump pourrait gagner sa guerre commerciale contre ses partenaires

Depuis son retour au pouvoir, la politique commerciale de Donald Trump est marquée par des mesures protectionnistes sans précédent. Alors que la Cour suprême doit statuer sur la légalité de certaines mesures d’ici à juin 2026, Washington signe déjà des accords bilatéraux durables et prévoit d’autres moyens pour maintenir des tarifs élevés.

Plusieurs des arguments avancés par Donald Trump pour démontrer le bien-fondé de sa politique commerciale sont discutables. Néanmoins, balayer tout fondement rationnel à cette stratégie en invoquant la supériorité du libre-échange ne rend pas justice à ce que nous apprennent les recherches en économie du commerce international. Plus grave, cette vision simpliste nous empêche d’apporter les bonnes réponses politiques à la crise en cours avec notre principal partenaire commercial.

Nous montrons dans ce texte pourquoi, même si ces arguments sont discutables, les États-Unis pourraient sortir gagnants de la guerre commerciale engagée avec leurs partenaires.

Les arguments de Trump

Trois arguments sont régulièrement mobilisés par le gouvernement américain pour justifier ses mesures protectionnistes : les enjeux de sécurité nationale, le retour en sol américain d’emplois manufacturiers de qualité, et la réduction du déficit commercial massif des États-Unis.

S’il est entendable, l’argument de sécurité nationale ne peut toutefois être mobilisé que pour protéger des industries très spécifiques et ne saurait justifier des tarifs douaniers sur un grand nombre de produits. De nombreux pays mobilisent régulièrement la sécurité nationale pour justifier des tarifs sur leurs importations ou des restrictions sur les exportations de biens stratégiques. Mais ces pratiques ciblent un nombre restreint de produits. Par ailleurs, cet argument est intimement lié à la question des politiques industrielles qui font un retour remarqué parmi les pays développés – au moins depuis l’Inflation Reduction Act de l’administration Biden. Des travaux récents menés par le professeur Ahmad Lashkaripour de l’Indiana University montrent toutefois que l’outil tarifaire est moins efficace que des subventions ciblées pour mener ce genre de politique.

En ce qui concerne l’emploi, l’impact des nouveaux tarifs américains est incertain. En effet, quand bien même de nombreuses entreprises manufacturières décideraient de relocaliser leurs activités aux États-Unis, où trouveraient-elles leur main-d’œuvre alors que le taux de chômage américain est à un niveau assez faible et que l’administration Trump ne semble pas encline à ouvrir grand les portes aux immigrants?

Les entreprises nouvellement installées devront être fortement robotisées ou débaucher des travailleurs déjà en emploi, notamment dans les services qui ont absorbé une part significative de la main-d’œuvre licenciée du fait de la désindustrialisation. Comme le montrent les travaux de l’économiste Joseph Steinberg de l’Université de Toronto, même si les tarifs douaniers conduisent à une hausse de l’emploi manufacturier, cela prendra du temps, la transition des travailleurs d’un secteur à l’autre ne se faisant pas sans coût. Il se pourrait même qu’à court terme, l’emploi manufacturier baisse.

Enfin, en ce qui concerne le déficit commercial américain, des modèles récents suggèrent que taxer les importations peut réduire le déficit commercial, mais au prix d’un ralentissement de l’économie. En effet, les tarifs sur les importations redirigent la consommation vers la production locale mais ils pénalisent les exportations et la consommation ce qui réduit l’activité. De plus, pour répondre au déficit commercial global, ces modèles préconisent d’appliquer un tarif uniforme à l’ensemble des biens et des partenaires. Dans ces modèles, les déficits bilatéraux ne sont pas un problème en soi. Ainsi, avoir des tarifs douaniers différenciés entre les pays en fonction du déficit commercial américain avec chacun d’entre eux, tel qu’annoncé lors du Jour de la Libération par le président Trump, ne trouve aucun fondement dans la littérature académique.

Existe-t-il alors des arguments économiques qui soutiendraient la mise en place de tarifs douaniers sur un grand nombre de biens ? La réponse courte est oui car les États-Unis ont un grand pouvoir de marché. Le consensus a longtemps été que le libre-échange permettait aux pays de maximiser leur bien-être. De David Ricardo à Paul Krugman, en passant par Paul Samuelson, les économistes ont montré que le commerce international n’est pas un jeu à somme nulle et que le commerce est profitable à l’ensemble des pays. Néanmoins, un autre résultat classique en économie est que les grands pays, c’est-à-dire ceux dont les conditions d’offre et de demande internes influencent le prix mondial, ont intérêt à mettre en place des tarifs douaniers non nuls sur leurs importations. En effet, lorsqu’un grand pays met en place un tarif douanier, la baisse de la demande internationale que cela implique est telle qu’elle entraîne une baisse du prix des biens que ce grand pays importe. Le tarif optimal serait plus faible, mais resterait positif, si ce pays est fortement impliqué dans les chaines de valeur internationales. En effet, l’augmentation du prix (une fois le tarif inclus) des intrants qu’il importe entraînerait dans ce cas une perte de compétitivité pour les entreprises domestiques.

Les pays visés tels que le Canada, le Mexique, le Japon, l’Australie et les pays européens auraient, s’ils se coordonnaient, la capacité de riposter aux États-Unis pour négocier des accords plus favorables, comme la Chine le fait.

Le consensus sur le libre-échange

Le taille de l’économie américaine est telle que des changements dans sa demande de biens importés ont la capacité de modifier les prix mondiaux. Un article académique récemment publié dans Journal of International Economics montre qu’il serait optimal pour les États-Unis d’appliquer un tarif de 19% à tous ses partenaires commerciaux.

D’où vient alors le consensus sur le libre-échange qui a prévalu pendant des années ? De la peur de représailles. De nombreux travaux qui prennent en compte les possibles réponses des partenaires commerciaux d’un grand pays montrent qu’imposer des tarifs douaniers peut conduire les partenaires commerciaux à exercer des représailles et conduire à une guerre tarifaire. Pour éviter ce type de guerre commerciale, il est alors optimal de fixer des tarifs proches de zéro.

L’expérience récente nous montre cependant que ces représailles restent parfois théoriques. L’Union Européenne, le Royaume-Uni ou le Japon, pour ne citer qu’eux, ont négocié avec les États-Unis en ordre dispersé et ont accepté des accords asymétriques où leurs exportations vers les États-Unis subissent des tarifs autour de 20%, alors que les produits américains peuvent continuer d’entrer chez eux presque librement.

Le Canada, pourtant toujours en attente d’un accord, a levé la majorité de ses contre-tarifs. Les pays visés tels que le Canada, le Mexique, le Japon, l’Australie et les pays européens auraient, s’ils se coordonnaient, la capacité de riposter aux États-Unis pour négocier des accords plus favorables, comme la Chine le fait. Tant que ce n’est pas le cas, Donald Trump dispose d’un boulevard pour changer en profondeur les règles du commerce international au détriment de ses partenaires.

Article rédigé par:

Professeurs au Département des sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM)
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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