Prenant la parole sous la rotonde du Capitole au moment de sa seconde assermentation en janvier 2025, Donald Trump présente une vision maximaliste de la place des États-Unis dans le monde : ceux-ci, dit-il, doivent être la nation la plus puissante, la plus respectée et la plus crainte. Avec le recul, on peut y voir l’annonce d’une politique étrangère caractérisée par un impérialisme assumé, enraciné dans le XIXᵉ siècle et nourri par un néoconservatisme résurgent. Adversaires et alliés de Washington, dont le Canada, ont pris acte de cette posture.
McKinley, Monroe et l’horizon impérial américain
En politique étrangère, la seconde administration Trump souhaite opérer un retour vers le passé. Non le passé mythifié du consensus de la Guerre froide ou celui du moment unipolaire ayant suivi la chute du bloc communiste, mais un passé plus lointain, précédant la mise en place de l’« ordre international régi par les règles » défendu par Washington depuis près de huit décennies.
Chez Trump, le modèle à suivre n’est pas Harry Truman, Dwight Eisenhower ou même Ronald Reagan, mais bien William McKinley (1897-1901), ce président républicain nommé dans son discours inaugural de 2025. Ce roi des tarifs autoproclamé ne pouvait que plaire à Trump, dont la politique commerciale s’appuie sur la menace et l’imposition de barrières tarifaires. McKinley n’est d’ailleurs pas qu’un ardent protectionniste; c’est également le président derrière la « splendide petite guerre » de 1898 contre l’Espagne, qui permet aux États-Unis d’acquérir leurs premières possessions extra continentales, comme les Philippines, jetant les bases de cet empire américain qui ne dit pas son nom.
Trump invoque régulièrement un autre président, James Monroe (1817-1825), dont la doctrine, promulguée en 1823, octroie aux États-Unis un droit de regard exclusif sur les trois Amériques en les soutirant aux convoitises extérieures (européennes à l’époque, chinoises aujourd’hui). La soi-disant « doctrine Donroe » promulguée par le président n’est en somme que la justification d’une politique fondée sur la force et la division du monde en sphères d’influence régies par les grandes puissances. Peu préoccupé par les règles du droit international, Trump remet au goût du jour la conquête territoriale, qu’il s’agisse du canal de Panama, du Groenland et, pourquoi pas, du Canada.
Le Canada en bordure de l’empire
Le premier mandat trumpien (2017-2021) nous avait préparé à un « effet Trump » sur la relation canado-américaine. Or, même dans leurs rêves les plus fiévreux, les politiciens, fonctionnaires et diplomates canadiens auraient difficilement pu imaginer dans quelle mesure un an de trumpisme dopé à l’impérialisme mettrait en péril la solidité de la relation. La soi-disant « blague » sur la réduction du Canada au statut de 51e État, devenue une obsession trumpienne, tout comme les constantes menaces tarifaires lancées pour un oui ou pour un non, ont entamé la confiance des Canadiens envers leur voisin du sud, désormais perçu comme une menace envers la souveraineté canadienne.
Après avoir tenté la voie de l’apaisement, Ottawa a pris acte de l’inutilité de cette approche. Le discours de Mark Carney à Davos il y a quelques semaines a été un coup de semonce entendu à travers le monde. L’effort pour ressouder les liens avec la Chine, après plusieurs années de détérioration des relations, est un développement majeur, alors qu’Ottawa tend la main à un pays perçu hier encore comme la plus grande menace sécuritaire pour le Canada, afin d’opérer un rééquilibrage devant la menace américaine. La suite est difficile à prévoir, mais on constate déjà que, contrairement à ce qu’affirme un personnage dans Le déclin de l’Empire américain, les chocs ne sont pas toujours moins violents en bordure de l’empire.
Même dans leurs rêves les plus fiévreux, les politiciens, fonctionnaires et diplomates canadiens auraient difficilement pu imaginer dans quelle mesure un an de trumpisme dopé à l’impérialisme mettrait en péril la solidité de la relation.
Marco Rubio et la convergence néoconservatrice
Dans ses désirs de gloire impériale, Trump trouve des alliés au sein de la vieille garde néoconservatrice du Parti républicain. Par le passé, le président a dénoncé les guerres en Irak et en Afghanistan lancées par l’administration Bush-Cheney et promu des politiques ayant eu l’heur de déplaire aux faucons républicains, qu’on songe aux tentatives de rapprochement avec la Russie ou à l’annonce jamais concrétisée d’un retranchement militaire.
Sous Trump II, les idées néoconservatrices semblent de retour en grâce. En fait foi l’influence exercée par le secrétaire d’État et ancien pilier néoconservateur au Sénat Marco Rubio. En plus de conduire la diplomatie américaine, celui-ci est depuis le 1er mai 2025 le conseiller à la sécurité nationale par intérim du président, une fonction qui accroît son influence auprès du président. Pour s’aligner sur les priorités de Trump, Rubio a dû tempérer sa position sur la possibilité pour l’Ukraine de vaincre la Russie grâce à l’aide américaine. Toutefois, les actions prises concernant l’Iran, le conflit israélo-palestinien, le Venezuela, Cuba et le non renouvèlement du Traité New Start sont en phase avec les idées défendues de longue date par Rubio et ses compères néoconservateurs – parmi lesquels le sénateur républicain de Caroline du Sud Lindsey Graham, un habitué des plateaux de télévision, où il défend avec enthousiasme, semaine après semaine, la politique étrangère de la Maison-Blanche.
Trump est davantage un compagnon de route qu’un authentique néoconservateur. Le président n’a ni la cohérence idéologique, ni l’esprit missionnaire propres aux tenants de cette idéologie, dont la politique étrangère se fonde sur une distinction entre le bien et le mal et la nécessité de propager l’influence américaine, par les armes s’il le faut. Transactionnel et idéologiquement flexible, Trump semble voir dans le projet néoconservateur une approche convergente avec ses propres ambitions impérialistes et militaristes, ambitions qu’il partage avec son vice-président J.D Vance et son secrétaire à la guerre Pete Hegseth. Rubio lui-même, lors de son récent passage à la Conférence de Munich sur la sécurité, a exalté les vertus de l’impérialisme européen et la supériorité de la civilisation occidentale.
Les périls d’un empire en déclin
Historiquement, les Américains entretiennent un rapport paradoxal envers l’impérialisme. Dans cette nation née d’une rupture avec l’empire britannique, fondé par des admirateurs de la République romaine, on a longtemps craint qu’une trop grande expansion territoriale mènerait à l’effondrement des institutions républicaines. C’est ainsi que l’acquisition de la Louisiane (1803), l’annexion du Texas et la guerre américano-mexicaine (1845-1848), de même que la guerre de 1898 ont toutes été controversées, bon nombre d’Américains se désolant de voir leur pays succomber à la fièvre impérialiste.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’Empire s’est fait plus discret : la mise en place d’un ordre international libéral et la nécessité perçue de se protéger contre le péril communiste ont donné à Washington l’alibi nécessaire pour étendre son influence économique, politique, culturelle et militaire en masquant ses ambitions hégémoniques. Ce consensus libéral fut, pour les États-Unis et leurs alliés, une « fiction agréable », pour reprendre les mots du premier ministre Carney. Or, sous Trump, le vernis libéral craque et c’est avec une remarquable transparence que le président annonce ses ambitions impérialistes. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’Empire américain se découvre ainsi au moment où son déclin (relatif) est entamé, avec la montée en influence de la Chine et la transition vers la multipolarité. Trump partage avec la classe politique washingtonienne une obsession pour la primauté américaine, comme en fait foi son discours inaugural. Si les justifications idéologiques et les moyens diffèrent, sur le fond, Trump n’est pas tant différent de Biden lorsqu’il s’agit de préserver la suprématie américaine.
Comme le rappelle le journaliste américain Chris Hedges, les empires déclinants ont tendance à délaisser la prudence au profit de l’aventurisme et des décisions impulsives menant à l’autosabotage. Il y a quelques années, le politologue Graham Allison théorisait le concept du « piège de Thucydide » pour référer au conflit quasi-inévitable entre une puissance ascendante à une puissance déclinante rivale. Jusqu’ici, ce concept a essentiellement été compris comme une mise en garde à l’égard d’une Chine ambitieuse en pleine ascension. Or, comme le souligne le politologue Van Jackson, le conflit peut venir autant, sinon davantage, des actions de la puissance déclinante.
Conduire un empire en ascension est facile; gérer le déclin, voilà le genre de tâche pour laquelle un « génie très stable » serait requis. Pour citer à nouveau Carney, « la nostalgie n’est pas une stratégie »; les États-Unis et le monde ont besoin d’une administration portant son regard vers l’avenir, en s’émancipant des fantasmes impérialistes, du manichéisme néoconservateur et des solutions simplistes du militarisme.