Le 8 août 2025, un conflit qui déchirait le Caucase du Sud depuis plus de 30 ans entrait dans une nouvelle phase avec la signature à la Maison Blanche d’un protocole de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, devant un Donald Trump tout sourire. Qualifié de “jalon important” par le premier ministre arménien Nikol Pashinyan, il est encore trop tôt pour dire si cette signature historique mènera ultimement à une paix durable dans la région: paix qui demeure encore pavée de nombreux obstacles.
Présenté à tort comme un accord de paix formel entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan au sujet du conflit au Nagorno—Karabakh, le succès de ce protocole dépendra au final de la satisfaction de nombreuses conditions de la part de l’Arménie. Le plus important consistera à faire accepter à la population arménienne la perte irréversible de ce territoire désormais entièrement sous le contrôle des Azéris depuis leur offensive victorieuse de 2023 qui a entraîné l’exode de toute la population arménienne de la région.
Si Pashinyan et ses supporteurs sont prêts à accepter cette réalité, encore lui faudra-t-il être en mesure de convaincre les électeurs qu’il est désormais temps d’accepter la défaite. Le test ultime se tiendra l’année prochaine alors que les Arméniens seront appelés à entériner un amendement à la constitution qui retirera de celle-ci une revendication territoriale de l’Arménie sur le Nagorno-Karabakh: amendement qui a été présenté comme une condition sine qua non par le président azéri Ilham Aliyev avant que son pays accepte de signer formellement un accord de paix définitif et accepte d’ouvrir des discussions au sujet des prisonniers politiques et de guerre arméniens toujours détenus par Bakou.
Un enjeu stratégique
Au-delà de ces questions fort importantes, plusieurs n’ont pu s’empêcher de s’interroger sur la raison pour laquelle ce protocole de paix avait été signé à Washington alors que les États-Unis n’avaient jamais accordé une grande importance à ce conflit sanglant. Évidemment, on ne peut nier que l’implication américaine puisse avoir été dictée par la volonté clairement énoncée de la part de Donald Trump de se positionner un jour comme un éventuel récipiendaire du prix Nobel de la paix. Il n’en reste pas moins que derrière cet artifice dont la réalisation est au demeurant peu crédible cache en fait une volonté de la part de Washington de contrôler un important nœud stratégique en tirant profit de la faiblesse actuelle de ses ennemis russe et iranien en plus d’avoir une occasion en or de contraindre son véritable adversaire, à savoir la Chine.
En effet, si l’Azerbaïdjan est résolument tourné vers la Turquie, l’Arménie a pour sa part été contrainte au cours des derniers mois de revoir ses partenariats stratégiques. Alors que son allié russe lui avait promis de défendre ses intérêts en agissant comme médiateur dans la région avec son voisin azéri, l’Arménie a été forcée de reconnaître que cet engagement ne valait rien dans les faits après que les forces russes ne furent pas en mesure d’honorer leur engagement lorsque l’Azerbaïdjan est repassé à l’offensive entre 2021 et 2023. Une passivité qui a d’ailleurs mené Pashinyan à annoncer que son pays comptait quitter l’Organisation du Traité de Sécurité collective (l’équivalent de l’OTAN) à une date encore non-précisée en qualifiant cet accord de “menace pour la sécurité nationale” de son pays. Érévan s’est donc vu forcé d’opérer un rapprochement stratégique et économique avec le monde occidental qui ne s’est pas fait prier pour tirer profit de cette inaction de la part de la Russie en installant ses pions dans la cour arrière de Moscou et de Téhéran.
À cet égard, le principal intérêt d’un accord de paix se trouve dans sa capacité à pouvoir enfin relier l’Azerbaïdjan à son enclave de Nakhitchevan en donnant enfin à Bakou une frontière commune avec la Turquie grâce à une route de transit passant le long de la frontière iranienne dans la province arméniene de Syunik le long du Corridor de Zanguezour. Cette route surnommée la “Route de Trump pour la paix et la prospérité internationale” (TRIPP en anglais pour Trump Route for International Peace and Prosperity) serait gérée, une fois la paix signée, par les États-Unis pendant 99 ans. Le succès de ce projet nécessitera toutefois l’acceptation par l’Arménie de laisser l’Azerbaïdjan contrôler un corridor passant sur son territoire national qui lui permettrait d’y faire transiter sans entrave biens, personnes et marchandises entre Bakou et son enclave: une concession qu’Aliyev dit avoir reçue de la part de Pashinyan, mais qui est néanmoins niée par ce dernier.
À une époque où les grands empires cherchent à contrôler les nœuds stratégiques essentiels du commerce mondial, le succès de cette route offre une opportunité considérable à Washington et à l’Europe de donner un coup de frein aux ambitions de ces ennemis. En effet, la résolution définitive du conflit entre Érévan et Bakou permettrait à l’Occident de contrôler la seule route permettant le commerce terrestre encore ouverte entre la Chine et l’Ouest (la première étant celle qui devait initialement passer par l’Asie centrale avant de relier l’Europe via l’Ukraine et la Biélorussie lorsque Xi Jinping a annoncé son projet pharaonique des “Routes de la soie”), menaçant ainsi de contrecarrer les plans chinois en plus d’interdire le commerce entre l’Iran et la Russie. En effet, en contrôlant ce corridor reliant la Mer Caspienne à la Turquie dans le Caucase du Sud, Washington et l’Europe auraient alors la possibilité de bloquer le transit de marchandises Nord-Sud ou d’imposer des tarifs à leur guise à tout produit provenant de l’Asie. Voilà pourquoi l’Iran et la Russie se sont montrés opposés à ce projet, tandis que la Chine a indiqué qu’elle observait la situation de très près.
Le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est beaucoup plus que la fin d’une des dernières reliques des conflits de l’époque soviétique; sa conclusion est peut-être le prélude à de nouveaux conflits émergents entre les grandes puissances.
La Russie marginalisée
Si ce projet devait se concrétiser, l’Azerbaïdjan et la Turquie consolideraient alors leur position d’acteurs régionaux centraux et il ferait alors de Bakou le “hub” eurasien de loin le plus important en permettant aux alliés du dictateur Aliyev (surtout en Europe) d’avoir accès sans entrave à d’importances ressources gazières et pétrolières alors que les pays de l’Union européenne cherchent désespérément à mettre un terme à leur dépendance à l’égard de Moscou d’ici à 2028.
La paix dans la région n’est donc pas à l’avantage des adversaires de l’Occident et il faudra voir de quelle manière la Russie pourrait être tentée d’intervenir dans la région par le biais de moyens hybrides afin de nuire à la satisfaction des demandes azéries. La question étant le risque que Moscou ne profite du prochain rendez-vous électoral à venir en Arménie afin d’y mousser la candidature d’un candidat davantage tourné vers ses intérêts que ne peut l’être Pashinyan qui a pour sa part fait le choix de la rupture avec son allié d’hier ou à l’occasion de référendum portant sur la modification de la constitution arménienne.
En somme, l’attention soudaine des États-Unis pour un conflit qui dure depuis trois décennies semble trouver ses raisons profondes dans des intérêts beaucoup plus stratégiques qu’un simple prix Nobel. À la lumière du réalignement géostratégique des grands empires et des zones tampons entre ceux-ci, il est clair que l’occasion pour Washington de prendre pied dans une zone aussi stratégique était trop belle pour être ignorée. Car quiconque en viendra à contrôler le lien entre la Mer Caspienne et la Turquie contrôlera également par la force des choses l’avenir du commerce entre l’Est et l’Ouest. Bien que certains l’aient tourné en dérision, le TRIPP est en fait aussi important sur le plan stratégique que les détroits de Malacca, du Panama ou de Suez. À cet égard, le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est beaucoup plus que la fin d’une des dernières reliques des conflits de l’époque soviétique; sa conclusion est peut-être le prélude à de nouveaux conflits émergents entre les grandes puissances d’aujourd’hui et pour lequel le contrôle des zones intermédiaires entre celles-ci sera des sources de tensions.