Au cours des derniers mois, il y a eu un changement notable dans l’opinion publique concernant les dépenses de défense. La majorité des Canadiens soutient désormais l’augmentation des dépenses de défense par le gouvernement fédéral. En conséquence, lors de la récente campagne électorale fédérale, la défense a occupé une place plus importante dans le discours public et dans les promesses faites par les partis politiques. En fait, nous avons constaté peu de différences entre les positions des partis politiques sur la nécessité de porter les dépenses de défense à 2 % du PIB.
Ce changement dans l’opinion publique canadienne n’est guère surprenant, compte tenu de l’environnement géopolitique actuel dans lequel nous nous trouvons. Les évaluations des menaces ont en effet considérablement changé. La concurrence intense dans l’Arctique, les activités incessantes dans le cyberespace et les efforts visant à acquérir ou à développer des capacités de frappe à longue portée, pour n’en citer que quelques-uns, sont parmi les facteurs qui contribuent à un sentiment croissant d’insécurité dans le pays. De plus, de nombreux Canadiens considèrent avec inquiétude notre niveau de préparation pour détecter, dissuader et se défendre contre ces menaces croissantes.
Alors que le Canada se prépare à investir davantage dans notre sécurité nationale et nos capacités de défense, ne devrions-nous pas être réfléchis et stratégiques quant à la manière dont nous voulons procéder, tout en veillant à le faire avec un sens de l’urgence ? Ne devrions-nous pas être avisés et astucieux en identifiant où le Canada possède des capacités domestiques et des forces concurrentielles, et pourrait jouer un rôle de leader parmi nos alliés ? Une telle approche pourrait être recommandable pour les intérêts géopolitiques, géostratégiques et géoéconomiques à long terme de notre pays. Certes, le Canada ne peut ni ne doit être un « homme à tout faire », mais nous pourrions être délibérés dans la poursuite de domaines où nous pouvons préserver et développer des capacités souveraines.
De toute évidence, malgré les turbulences que nous traversons dans notre relation, les États-Unis restent notre partenaire de sécurité le plus important, comme l’a récemment déclaré le premier ministre Carney. Nous devons toujours rechercher la collaboration, l’intégration et l’interopérabilité avec les États-Unis. Toutefois, cela ne doit pas empêcher le Canada de se tenir debout dans des domaines clés et de devenir un contributeur de savoir-faire et de technologies de sécurité nationale pour nos alliés. De plus, cela ne doit pas empêcher le Canada de diversifier ses partenariats de sécurité nationale, notamment avec l’Europe, mais aussi avec l’Australie, la Corée du Sud et le Japon. Ces objectifs ne sont pas mutuellement exclusifs. Prenons l’exemple de la Corée du Sud. Elle a pu poursuivre simultanément une relation solide en matière d’équipement de défense avec les États-Unis, tout en développant ses propres capacités industrielles de défense et en accélérant sensiblement ses exportations dans le secteur de la défense au cours des dernières années.
Cette stratégie industrielle de défense devrait être sous-tendue par une cartographie des capacités exhaustive afin d'avoir une compréhension approfondie de nos forces, de nos avantages comparatifs et de nos lacunes.
Une stratégie industrielle de défense forte et ambitieuse
Pour pouvoir atteindre ces objectifs, il est primordial que le Canada mette en place une stratégie industrielle de défense forte et ambitieuse. Plusieurs juridictions ont pris cette initiative, notamment les États-Unis, l’Union européenne, l’Australie et le Royaume-Uni. Le Canada est en fait en train de rattraper son retard.
Comme étape critique, cette stratégie industrielle de défense devrait être sous-tendue par une cartographie des capacités exhaustive afin d’avoir une compréhension approfondie de nos forces, de nos avantages comparatifs et de nos lacunes. Nous devrions également reconnaître que notre sécurité économique et notre sécurité nationale sont indissociables. Les cybermenaces envers nos infrastructures critiques et nos secteurs stratégiques, ainsi que les menaces à notre souveraineté et à nos ressources dans le Nord et l’Arctique, concernent autant la protection de nos intérêts économiques que la protection de notre sécurité nationale.
Nous devons également exploiter et stimuler les intersections et les synergies entre nos industries civiles et militaires. L’économiste et chercheuse Mariana Mazzucato, dans son livre « The Entrepreneurial State« , fournit des exemples de technologies largement utilisées dans notre société qui proviennent d’initiatives de recherche financées par le gouvernement, et souvent de projets de défense, notamment le système de positionnement global (GPS), l’écran multi-touch, la reconnaissance vocale et l’internet. Dans l’aviation, plusieurs fabricants d’avions ont développé leurs technologies de commandes de vol électriques à partir de leurs programmes d’avions militaires et les ont ensuite transposées à leurs produits civils.
Cependant, de plus en plus, l’inverse est également vrai. L’innovation civile soutient les besoins de la défense. Cela doit être une voie à double sens. Par exemple, l’activité de défense de Bombardier s’est construite autour de la fourniture de ses plateformes d’avions d’affaires pour des applications de défense, telles que l’alerte précoce aéroportée (AEW) et la détection, le renseignement, les communications, la surveillance et la reconnaissance. L’entreprise fournit un soutien à la modification, à l’ingénierie et à la certification des avions, pour permettre l’installation, par les fournisseurs et les intégrateurs de systèmes, de radars, de capteurs et de systèmes sur les avions.
Dans le domaine de l’aviation, cette interconnectivité entre l’aviation civile et militaire est de longue date. John F. Kennedy a dit une fois dans un discours en 1963 à une promotion de l’Académie de l’armée de l’air américaine à Colorado Springs : « L’aviation civile, longtemps bénéficiaire et bienfaiteur de l’aviation militaire, est par nécessité tout aussi dynamique. Ni l’économie ni la politique de la compétition internationale en aéronautique ne nous permettent de rester immobiles dans ce domaine. » À ce jour, ces affirmations restent à la fois exactes et pertinentes.
Dans le livre blanc récemment publié intitulé « European Defense Readiness 2030 » ou « ReArm Europe Plan », la Commission européenne déclare : « Dans le domaine de la technologie de pointe, la distinction entre civil et défense est floue. En conséquence, les startups civiles innovantes et les résultats de la recherche et de l’innovation pertinents peuvent jouer un rôle crucial dans le développement de solutions de pointe qui peuvent améliorer considérablement les capacités militaires et la préparation opérationnelle. » Le Département de la Défense des États-Unis, dans sa première Stratégie nationale de l’industrie de la défense (NDIS) publiée l’année dernière, tire des conclusions similaires et appelle l’appareil industriel de la défense à élargir ses horizons de collaboration pour englober le savoir-faire civil.
Le Canada a des forces formidables
Indéniablement, c’est également la tâche qui incombe au Canada. Le Canada possède des forces formidables dans plusieurs domaines qui peuvent être exploitées pour nos besoins de sécurité nationale et notre base industrielle de défense, notamment les minéraux critiques, l’intelligence artificielle, l’informatique quantique, l’aérospatiale, la fabrication avancée, les technologies numériques et le secteur financier.
Nous ne devrions pas nous contenter d’un rôle en aval uniquement, c’est-à-dire nous contenter d’être un maillon fort dans les chaînes de valeur dirigées ou contrôlées par des entreprises dans d’autres pays. Nous devrions également viser des rôles en amont dans les chaînes d’innovation en commercialisant des produits et des systèmes au Canada. Ces rôles créent des emplois de R&D et d’ingénierie de haute valeur, en plus des emplois de fabrication et techniques. Ces rôles assurent plus de souveraineté et d’autonomie, et font du Canada un acteur international plus puissant, si nous pouvons être un leader, et non seulement un suiveur, dans des domaines clés comme l’aérospatiale, la construction navale, la surveillance, la télédétection et les technologies de cybersécurité.
Nous devrions à tout prix éviter de suivre une mentalité d’économie de succursales pour guider le développement de notre base industrielle de défense. Nous pouvons le faire en veillant à ce que notre stratégie de base industrielle de défense inclue des caractéristiques critiques, telles que permettre un engagement précoce avec les industries nationales et soutenir activement les exportations.
Exportations
Les exportations devraient être une partie intégrante de toute stratégie industrielle de défense. Le Conseil canadien des affaires, dans son document « Sécurité & Prospérité, La justification économique d’une stratégie de base industrielle de défense », souligne à juste titre que: « Beaucoup des alliés du Canada – y compris la France, la Suède et la Corée du Sud – ont reconnu que leurs marchés domestiques sont souvent trop petits pour inciter les entreprises de défense nationale à étendre leurs opérations et à développer des capacités industrielles qui sont essentielles à la sécurité nationale de leur pays. » L’objectif serait de fournir une échelle aux entreprises canadiennes, en positionnant l’industrie canadienne comme un fournisseur de choix pour les besoins des alliés.
Le Canada a une opportunité unique de dynamiser son économie, sa productivité et son innovation au profit de notre sécurité nationale et économique. Nous pouvons y parvenir grâce à une approche stratégique, en tirant parti de l’innovation canadienne, en maximisant les avantages économiques pour notre pays et en renforçant la pertinence de notre pays sur la scène internationale en étant capables de soutenir nos alliés avec nos solutions. Une stratégie industrielle de défense ambitieuse et orientée vers des résultats peut générer des dividendes pour la construction de la nation. Ne manquons pas le bateau!
Pour en découvrir davantage sur le sujet
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