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Quelles menaces russes et chinoises sur le Groenland ?

Formulée une première fois en août 2019, réaffirmée dès décembre 2024 avant même quil nentre en fonctions, la volonté du président Donald Trump dacquérir le Groenland se voit justifiée par des raisons de sécurité nationale des États-Unis, laquelle y serait menacée par la Russie comme par la Chine. Les États-Unis, selon Trump, « ont besoin du Groenland pour la sécurité internationale. Nous irons aussi loin que nous devrons aller. Et le monde a besoin que nous ayons le Groenland ». 

Une menace balistique ?

Le président dépêche son vice-président J.D. Vance en mars 2025 au Groenland, sur la base de Pituffik, d’où celui-ci a prononcé un discours très critique de la gestion danoise des enjeux de sécurité au Groenland et évoquera les « très agressives incursions de la Russie et de la Chine », mais sans en donner un seul exemple.  

Les patrouilles aériennes russes occasionnelles passant par l’Arctique ne se dirigent pas plus vers le Groenland que vers l’Alaska ou l’Arctique canadien et sont peu nombreuses, une quinzaine par an. Au reste, la mission de la base aérienne de Pituffik, dans le nord-ouest du Groenland, est précisément de surveiller les éventuelles attaques aériennes ou de missiles russes qui pourraient être dirigées vers l’Amérique du Nord à partir de l’ouest de la Russie, complétant ainsi le réseau de radars du North Warning System. Le 13 janvier 2026, pour la première fois, Trump a évoqué un lien entre le contrôle du Groenland et la mise en place du Golden Dome, ce grand projet de parapluie destiné à protéger le territoire américain de toute attaque de missile balistique.  

Cependant, on ne voit pas très bien en quoi étendre la souveraineté américaine sur le Groenland changerait réellement les capacités de surveillance américaines face à la menace balistique russe, qu’il s’agisse de détection avancée ou de mise en place du Golden Dome, un projet encore embryonnaire, aux coûts énormes et dont plusieurs analystes doutent de la faisabilité. Les États-Unis disposent déjà de la base de Pituffik, que le gouvernement groenlandais n’a pas remise en cause, ni maintenant ni en cas d’indépendance. Le traité de 1951 sur la coopération militaire entre États-Unis et Danemark, renouvelé en 2004, prévoit expressément la possibilité pour Washington de demander l’ouverture d’autres bases au Groenland. Quant à la menace balistique chinoise, le Groenland n’est d’aucune utilité pour la surveiller, la trajectoire des missiles en provenance de Chine ou de sous-marins chinois stationnés dans le Pacifique ne survolant pas l’Arctique. 

Une menace navale ?

Cet argument de la menace militaire que feraient planer la Chine et la Russie est remobilisé par Trump lui-même, lorsqu’il affirme que « si on regarde le long des côtes [du Groenland], vous voyez des navires russes et chinois partout », et « nous allons agir au Groenland, qu’ils le veuillent ou non, car si nous ne le faisons pas, la Russie ou la Chine s’empareront du Groenland, et nous ne voulons pas avoir la Chine ou la Russie comme voisins », oubliant ce faisant que l’Alaska se trouve très proche de la Russie à travers le détroit de Béring.  

Cet argument parait d’autant plus contestable que ni la Russie ni la Chine n’ont émis la moindre revendication sur le Groenland. Enfin, dans les eaux groenlandaises ne croisent pas de bâtiments et sous-marins russes, comme l’a confirmé récemment le général Soren Andersen, commandant des forces danoises sur l’île. Les bâtiments chinois croisent dans le nord du Pacifique, près de l’Alaska ; et les bâtiments russes demeurent en mer de Barents.  

Pour mieux contrôler une éventuelle entrée de bâtiments militaires chinois en zone arctique, une possibilité depuis le rapprochement politique sino-russe accéléré depuis 2022 et le développement d’une coopération entre marines et garde-côtières chinoises et russes en Arctique, étoffer les actifs militaires en Alaska et près du détroit de Béring fait bien davantage de sens pour les États-Unis, car c’est sans doute par ce point de passage que les bâtiments chinois chercheraient à passer. 

Serait-ce dans le domaine de la lutte anti sous-marine que se nourriraient les inquiétudes américaines ? La flotte russe a vu ses effectifs fondre depuis la chute de l’URSS en 1991, passant de 65 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) à 16 en 2024, et de 60 sous-marins nucléaires à missiles balistiques (SNLE) à 14 en 2024. La flotte russe arctique n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était en 1991.  

Cependant, après une période de déclin accéléré des effectifs de la flotte russe, on observe ces dernières années un effort soutenu de la Russie pour restaurer une force sous-marine crédible. Les classes de SNA Yasen et de SNLE Borei connaissent des lancements désormais réguliers pour venir renouveler cet outil avec des unités modernes et discrètes. Avec l’accroissement de la portée des missiles balistiques tirés des sous-marins, cela fait plusieurs années que les SNLE n’ont plus besoin de franchir le passage GIUK (Greenland, Iceland, United Kingdom), et donc de s’approcher des côtes groenlandaises. Pour assurer la dissuasion, il leur suffit de se cacher en mer de Barents.  

Ce qui est nouveau, c’est le développement de capacités de frappe conventionnelle à l’aide de missiles de croisière Kalibr d’une portée de 2200 km, tirés depuis des SNA. Ainsi, pour menacer, en cas de conflit majeur entre OTAN et Russie, le déploiement de renforts depuis les États-Unis vers l’Europe, les SNA n’ont plus besoin de traquer les convois. Ils pourraient se contenter de demeurer en mer de Barents et de tirer leurs missiles sur les ports où viendraient accoster ces convois. C’est aussi dans cette optique d’une recherche de parade de l’OTAN qu’il faut comprendre la réouverture de la base aéronavale de Keflavik en Islande, fermée en 2006 puis rouverte en 2019, la réouverture de la base d’Evenes en Norvège, fermée en 1995 puis rouverte en 2020; et le déploiement d’avions spécialisés dans la chasse anti-sous-marine aux bases de Keflavik, de Lossiemouth en Écosse en 2022 et d’Evenes en Norvège en 2025.  

Curieusement, s’il existe un aspect de la posture navale de la Russie qui pourrait menacer la sécurité de l’OTAN, c’est cette adaptation de la stratégie d’emploi des sous-marins. Mais cet aspect n’est jamais mentionné dans l’argumentaire trumpien. Quant à l’existence d’une menace militaire chinoise ou russe pesant sur le Groenland, plusieurs officiels et spécialistes de la région ont affirmé qu’ils ne connaissaient aucun élément tangible permettant d’étayer ces affirmations de l’équipe du président Trump. 

Quant à lexistence dune menace militaire chinoise ou russe pesant sur le Groenland, plusieurs officiels et spécialistes de la région ont affirmé quils ne connaissaient aucun élément tangible permettant d’étayer ces affirmations de l’équipe du président. 

La crainte de l’influence de la Chine ?

Une préoccupation majeure de la part de l’administration Trump serait d’empêcher que l’influence de la Chine ne se développe au Groenland. Il s’agirait d’empêcher que la Chine n’acquière des gisements minéraux stratégiques ou ne développe une importante influence économique et politique. 

Dans le domaine minier, l’implication des entreprises chinoises se révèle pourtant limitée. La licence d’exploitation de la compagnie General Nice pour le gisement de fer d’Isua a été révoquée en 2021 pour inactivité, Jiangxi Zhongrun Mining a abandonné son projet de mine de cuivre de Wegener Halvø, China Nonferrous Metal Mining a été écartée du projet de mine de zinc de Citronen, et Shenghe Holding ne détient que 7% du capital de l’entreprise Energy Transition Minerals dans le projet de terres rares de Kvanefjeld, bloqué par le gouvernement groenlandais. 

Des entreprises chinoises ont manifesté leur intérêt dans le domaine des infrastructures. En 2018, plusieurs entreprises d’État chinoises avaient répondu à des appels d’offres pour la modernisation et la construction d’aéroports au Groenland. Des craintes américaines ont alors conduit le Danemark à intervenir dans le processus, de compétence groenlandaise, dans une démarche qui a abouti à l’abandon du projet par les entreprises chinoises. 

Enfin, cet argument de la nécessité absolue de l’acquisition du Groenland pour assurer la sécurité américaine parait d’autant plus contestable qu’elle n’est pas mentionnée dans la définition des stratégies arctiques du Département de la Défense de 2013 et de 2022, de la Maison Blanche de 2009, 2013 et de 2024, ni même dans le récent document précisant la Stratégie Sécurité Nationale publié en novembre 2025 par l’administration Trump. 

Article rédigé par:

Professeur au Département de géographie de l’Université Laval
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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