Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump et sa menace d’imposer des tarifs douaniers de 25 % sur les importations canadiennes, de nombreux analystes ont souligné la forte dépendance du Québec à l’égard du marché américain. En effet, il est souvent mentionné que près de 74 % des exportations québécoises sont destinées aux États-Unis, contre seulement 3,6 % à la Chine et 1,7 % à la France et au Mexique.
Cependant, cette manière de présenter les chiffres donne une vision biaisée de la réalité. En omettant les échanges entre le Québec et les autres provinces canadiennes, on surestime la dépendance du Québec à l’économie américaine.
Pour bien comprendre la situation des exportations québécoises, trois éléments essentiels doivent être pris en considération. D’abord, tout ce qui franchit une frontière québécoise ne constitue pas une « exportation » : le Québec « n’exporte » pas vers l’Ontario ou la Colombie-Britannique comme il le ferait avec un pays étranger.
En réalité, le marché canadien est aussi crucial pour les exportateurs québécois que le marché américain, bien que l’économie canadienne soit d’une taille comparable à celle de l’État de New York.
Ensuite, le Québec est en surplus commercial avec le reste du Canada et les États-Unis, même s’il connaît un déficit commercial depuis environ 2003. Ce sont les résultats avec le reste de la planète qui plombent la performance du Québec.
Enfin, il est essentiel de rester critique face aux données du commerce international. Ces chiffres incluent généralement les réexportations, ce qui a pour effet d’exagérer notre excédent commercial avec les États-Unis et notre déficit avec des pays comme la Chine et le Mexique.
Les « exportations » québécoises
Il est exact d’affirmer que 74 % des exportations (hors Canada) du Québec sont destinées aux États-Unis et que 34 % de nos importations en proviennent. Cependant, il est essentiel de rappeler qu’une exportation, au sens statistique, implique le franchissement d’une frontière internationale.
Or, dans les données officielles, le marché canadien n’est pas considéré comme un marché « d’exportation » pour les entreprises québécoises alors que les échanges commerciaux avec les autres provinces canadiennes dépassent nos exportations vers les États-Unis (Tableau 1)!
Selon le Calepin du commerce extérieur du Québec (Hiver 2025, source des données citées dans ce billet de blogue), les exportations québécoises vers les États-Unis s’élevaient à 87 milliards de dollars en 2023. Or, les « exportations » interprovinciales atteignaient, quant à elles, 89 milliards de dollars en 2021.
Source : Calepin du commerce extérieur du Québec, Hiver 2025, p. 53 et 135. Les chiffres sont de 2021 pour le commerce interprovincial et de 2023 pour l’international.
De plus, une analyse comparative des exportations québécoises vers des provinces canadiennes et des États américains situés à distance équivalente révèle un écart frappant. Par exemple, Montréal est située à environ 600 kilomètres de New York et à 550 kilomètres de Toronto. L’Ontario compte 16 millions d’habitants, tandis que l’État de New York en compte 20 millions. Malgré cette différence démographique, les exportations québécoises vers l’Ontario sont six fois plus élevées que celles à destination de l’État de New York : 53 milliards contre 8,6 milliards de dollars.
Le constat est similaire pour d’autres États :
- Le Québec exporte 9 milliards de dollars en Colombie-Britannique (5,6 millions d’habitants), mais seulement 2,6 milliards de dollars en Californie, malgré ses 39 millions d’habitants. Si la Californie était un pays, elle ferait partie du G7, avec un PIB 1,7 fois supérieur à celui du Canada. Pourtant, les exportations québécoises vers la Colombie-Britannique sont trois fois plus élevées que vers la Californie.
- Le Québec exporte également davantage en Alberta qu’au Texas, et plus au Nouveau-Brunswick qu’au Massachusetts.
Finalement, lorsqu’on classe les exportations québécoises selon la destination, en considérant les provinces canadiennes et les principaux États américains (Tableau 2), on constate que, malgré la taille du marché américain, les trois principales destinations des exportations québécoises sont canadiennes.
Tableau 2
Exportations québécoises vers les provinces canadiennes et les principaux partenaires commerciaux parmi les États américains
| Classement | Région | Exportations (en milliards de dollars) |
| 1 | Ontario | 53,0 |
| 2 | Alberta | 11,0 |
| 3 | Colombie-Britannique | 9,0 |
| 4 | New York | 8,6 |
| 5 | Connecticut | 5,7 |
| 6 | Illinois | 5,4 |
| 7 | Ohio | 5,4 |
| 8 | Pennsylvanie | 4,8 |
| 9 | Texas | 4,8 |
| 10 | New Jersey | 4,0 |
| 10 | Nouveau-Brunswick | 4,0 |
| 12 | Massachusetts | 3,6 |
| 13 | Nouvelle-Écosse | 3,4 |
| 14 | Manitoba | 3,1 |
| 15 | Californie | 2,6 |
| 16 | Saskatchewan | 2,4 |
| 17 | Terre-Neuve-et-Labrador | 2,0 |
| 18 | Île-du-Prince-Édouard | 0,6 |
Source : Calepin du commerce extérieur du Québec, Hiver 2025, p. 54 et 135.
Le commerce international du Québec
Selon les données du Calepin du commerce extérieur du Québec, les exportations vers les autres provinces canadiennes soutiennent environ 500 000 emplois au Québec, tandis que celles vers l’étranger en génèrent environ 622 000.
Bien que les exportations québécoises vers le reste du Canada dépassent légèrement celles vers les États-Unis, un écart notable apparaît cependant dans la balance commerciale. Le Québec affiche un excédent commercial de 8 milliards de dollars avec les provinces canadiennes, tandis que son surplus avec les États-Unis atteint la somme considérable de 44 milliards de dollars!
Cependant, à l’échelle mondiale, le Québec est en déficit commercial depuis 2003, avec un déficit global d’environ 19 milliards de dollars en 2023. En excluant les échanges interprovinciaux, ce déficit s’élève à 27 milliards de dollars vis-à-vis du reste du monde.
Plusieurs régions contribuent à cet écart :
- Union européenne : déficit d’environ 17 milliards;
- Pays du Partenariat transpacifique : déficit de près de 10 milliards;
- Chine : déficit d’environ 9 milliards;
- Mexique : déficit d’environ 5 milliards.
Dans les données officielles, le marché canadien n’est pas considéré comme un marché « d’exportation » pour les entreprises québécoises alors que les échanges commerciaux avec les autres provinces canadiennes dépassent nos exportations vers les États-Unis.
Et si on exclut les réexportations?
Et si on exclut les réexportations? Il est essentiel de nuancer les chiffres présentés ci-dessus, car la manière dont les exportations sont calculées tend à fausser de manière significative les statistiques. L’une des principales distorsions vient de l’inclusion des « réexportations » dans les exportations. Comme l’a expliqué Francis Vailles de La Presse, dans des secteurs comme l’aéronautique et l’automobile, qui sont particulièrement présents au Québec et au Canada, plusieurs pièces et services importés sont intégrés aux produits finaux, puis réexportés [1]. Cela gonfle la valeur des exportations sans pour autant avoir un réel impact sur l’emploi local ou la croissance du PIB. En d’autres termes, ces produits intermédiaires augmentent la valeur des exportations sans créer de valeur ajoutée pour l’économie canadienne ou québécoise. Dans le passé, Statistique Canada a estimé que les exportations du Québec passent de 26 % à 19 %, soit un recul de 17% du PIB, lorsqu’on exclut les produits intermédiaires (selon les chiffres de 2013).
De plus, un grand nombre de pièces et de services d’origine américaine sont envoyés en Chine ou au Mexique, intégrés à des produits finis, puis réimportés au Québec. Or, ces importations sont comptabilisées comme des échanges avec la Chine ou le Mexique, et non avec les États-Unis. Ce phénomène amplifie artificiellement notre déficit commercial avec ces pays tout en surestimant notre surplus commercial avec les États-Unis.
À une époque où Donald Trump focalise son attention sur les déficits commerciaux, il est absurde de continuer à utiliser des méthodes de calcul obsolètes pour mesurer les exportations modernes…