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Analyse comparative des programmes du PCC et du PLC en matière de défense. Répondent-ils à la menace ?

Face à la rupture géopolitique amorcée par le président Donald Trump, le Canada est appelé à repenser sa politique de défense. Pour la première fois depuis la Guerre froide, tous les partis politiques fédéraux s’accordent pour augmenter de manière significative les dépenses militaires. Mais tous ne s’entendent pas sur la refondation nécessaire pour surmonter les défis posés par le revirement stratégique des États-Unis. Cette analyse examine les principales mesures proposées par le Parti conservateur du Canada (PCC) et le Parti libéral du Canada (PLC) en matière de défense afin d’évaluer si elles sont à la hauteur de la situation inédite devant laquelle se trouve le Canada.

Quelles menaces contre le Canada ?

Pour les Libéraux, le Canada fait face à une menace existentielle contre sa souveraineté, incluant de la part de son voisin du Sud. Le PLC insiste beaucoup sur la protection de la souveraineté, qui est mentionnée à 41 reprises dans la plateforme électorale, ainsi que sur l’idée que « le monde est de plus en plus dangereux et divisé ». Les principales menaces identifiées sont « une Russie hostile et une Chine enhardie », de même que les États-Unis qui « s’en prennent à notre souveraineté » et qui ne sont plus garants des valeurs que défend le Canada dans le monde. C’est surtout l’Arctique qui est vulnérable. Selon la plateforme libérale, le « Nord est confronté à des menaces existentielles, alors que des pays essaient de profiter des nouvelles voies navigables ouvertes par les changements climatiques, d’exploiter nos minéraux critiques et d’empiéter sur nos frontières. »

Les Conservateurs partagent l’idée que les États-Unis représentent une source de menace « à l’égard de notre souveraineté » et que le Canada doit défendre son indépendance et sa liberté. Toutefois, la souveraineté canadienne n’est mentionnée qu’à une seule occasion dans la plateforme conservatrice et les menaces sont articulées de manière moins précise. Par exemple, le Canada doit « tenir tête à Trump » et ne « jamais se faire marcher dessus pour servir des intérêts étrangers. » De même, le Canada dénoncera « les régimes barbares » et s’opposera « aux régimes hostiles et autoritaires qui menacent la sécurité et la stabilité mondiales ». Si ces régimes incluent la Chine, la Russie et l’Iran, les États-Unis ne sont pour leur part pas identifiés à ce titre.

Ni l’un ni l’autre des deux partis n’explicite de manière claire les risques posés par la rupture amorcée par Donald Trump, dont l’abandon de la protection du Canada assurée par la défense conjointe de l’Amérique du Nord, la violation de l’intégrité territoriale canadienne par des actions coercitives, ou encore le désengagement américain de l’OTAN. En ne reconnaissant pas le risque dévastateur qu’entraînerait la fin de la coopération canado-américaine en matière de défense, le diagnostic posé par les deux principaux partis politiques canadiens ne mène pas à proposer des mesures à la hauteur des défis géopolitiques actuels.

Le déni de la rupture des relations canado-américaines

Le PLC propose d’équiper les Forces armées canadiennes (FAC) de manière à ce qu’elles soient capables de « détecter et dissuader ceux qui pourraient attaquer notre souveraineté ». Il propose également de faire du Canada un leader dans la défense de la liberté de commerce et de circulation. « Si les États-Unis refusent de jouer un rôle de leader », soutient la plateforme libérale, « le Canada prendra le relais ».

Il est important de comprendre l’ampleur vertigineuse de cette double ambition. La défense du Canada et la promotion de l’ordre international libéral sans la collaboration des États-Unis représentent des défis titanesques tant les deux ont été conçus et développés de manière étroite avec le voisin du Sud. Il faudrait pour ce faire rompre avec la dépendance structurelle du Canada sur les capacités américaines de détection, d’interception et de riposte contre de potentiels agresseurs que sont la Russie et la Chine. Et cela ne tient pas compte du fait que les États-Unis pourraient non seulement se replier sur eux-mêmes, mais possiblement même agir eux-mêmes de manière hostile contre l’intégrité territoriale du Canada et de ses alliés, comme le Danemark.

Les Conservateurs n’énoncent pas plus précisément ce que signifie l’idée de doter les FAC des capacités nécessaires pour « être capable de se défendre », de restaurer « notre indépendance » et de défendre « les intérêts des Canadiens ici et à l’étranger ». Est-ce que cela se fera avec ou sans le soutien américain, voire contre les États-Unis ? Cette question, pourtant fondamentale, est esquivée. Plutôt, tout comme le PLC, le PCC met l’accent à la fois sur la défense du territoire canadien et des valeurs que sont « la liberté, la justice et les droits de la personne dans le monde ». Toutefois, les Conservateurs énoncent une priorité : « reconstruire notre capacité militaire, en commençant par notre Nord ».

Il en ressort donc un refus tant chez les Libéraux que chez les Conservateurs de remettre en cause le postulat de base sur lequel repose la défense du territoire canadien depuis le serment de Kingston de 1938, à savoir une collaboration harmonieuse avec les États-Unis.

Paradoxalement peu de nouvelles mesures

Malgré ces menaces, les deux partis proposent paradoxalement peu de nouvelles mesures en matière de défense. Tous deux s’entendent sur la nécessité d’acquérir de nouveaux sous-marins, des brise-glace lourds supplémentaires et des avions d’alerte et de contrôle, d’investir dans les infrastructures dans le Nord et dans le logement pour les membres des FAC, ainsi que d’améliorer le processus de recrutement pour permettre de résorber l’importante pénurie de personnel militaire.

Les Libéraux proposent d’accroître la flotte de drones aériens et de satellites, ainsi que d’acquérir de nouveaux systèmes d’artillerie et de défense antiaérienne. Toutefois, ces mesures sont déjà en cours et ont été annoncées en avril 2024 avec la mise à jour de la politique de défense canadienne. La seule réelle nouveauté dans la plateforme électorale libérale consiste à proposer d’octroyer un mandat de défense territoriale à la Garde côtière canadienne afin qu’elle puisse être comptabilisée par l’OTAN dans les dépenses militaires canadiennes.

Les Conservateurs se distinguent quant à eux en proposant des initiatives plus précises pour la défense du Grand Nord canadien. Le PPC entend construire deux nouvelles bases militaires permanentes en Arctique, soit à Iqaluit et à Inuvik, de même que de construire une nouvelle base navale à Churchill et un corridor de sécurité entre Yellowknife et Grays Bay. Enfin, le PPC propose de doubler la taille des Rangers canadiens et d’établir une nouvelle unité de réserve à Whitehorse. Ces propositions sont plus ambitieuses que ce qui a été annoncé dans la politique de défense d’avril 2024, mais elles s’alignent directement avec l’esprit de renforcer la présence militaire canadienne en Arctique.

À la lumière de ces propositions, force est de constater que ni l’un ni l’autre des deux partis n’envisage des mesures à la hauteur des menaces identifiées dans leur programme électoral. Aucun parti ne propose par exemple de doter le Canada de systèmes de défense antimissile et anti-drone, de missiles terrestres et maritimes de longue portée, de capteurs et de mines sous-marins, d’avions de transport, ou encore d’accroître la taille des FAC et le volume de production de munitions et de missiles.

Bien que les plateformes électorales du Parti libéral et du Parti conservateur reconnaissent l’importance accrue de la défense canadienne face à des menaces géopolitiques grandissantes, elles demeurent marquées par un manque d’ambition à la hauteur des défis identifiés.

Budgets et acquisitions militaires

Autant les Libéraux que les Conservateurs s’engagent à atteindre la cible otanienne de 2% du PIB en dépenses militaires d’ici 2030. Selon les calculs du Directeur parlementaire du budget, une augmentation des budgets prévus de défense de 51,9 milliards $ au cours des quatre prochaines années serait nécessaire pour atteindre le seuil du 2% à chaque année. En comparaison, les Libéraux proposent une augmentation de 30,9 milliards de dollars alors que les Conservateurs proposent 17 milliards de dépenses militaires supplémentaires au cours des quatre prochaines années. Cela signifie un sous-investissement entre 21 et 34,9 milliards de dollars par rapport au seuil de l’OTAN. Plus encore, les plans canadiens d’atteinte du 2% arriveront alors même que l’alliance s’engagera vraisemblablement à l’atteinte d’un nouveau seuil de 3% ou 3,5% lors du prochain sommet de l’OTAN en juin.

Les deux partis politiques proposent de revoir le processus d’acquisition militaire, mais pas de la même façon. Les Libéraux entendent créer une nouvelle Agence d’approvisionnement en matière de défense et de modifier les lois et les règlements afin de simplifier et de centraliser le processus d’achat d’équipement militaire. Les Conservateurs, pour leur part, promettent de rétablir un comité du Cabinet et de créer un secrétariat du Bureau du Conseil privé responsables de l’approvisionnement militaire. Il faut rappeler que ces promesses ne sont pas nouvelles. Lors des élections de 2019, les Conservateurs avaient également promis un secrétariat du BCP et les Libéraux une agence distincte.

La principale différence entre les plateformes conservatrice et libérale porte plutôt sur la base industrielle et technologique en matière de défense (BITD) du Canada. Le PLC propose de favoriser l’approvisionnement militaire « fabriqué au Canada » et de prioriser les matières premières canadiennes. Cet objectif vise à « ne pas donner de l’argent à des pays qui attaquent notre souveraineté », c’est-à-dire aux États-Unis. Rien de tel n’est envisagé par le PCC. L’on peut déduire de la volonté de « lancer immédiatement un appel d’offres ouvert pour l’acquisition d’une flotte d’avions de détection et de contrôle à longue portée » que le modèle privilégié par les Conservateurs ne favorisera pas l’industrie canadienne et n’exclura pas l’acquisition d’équipements militaires américains.

Dans le contexte de perte de confiance à l’égard des États-Unis, il est compréhensible de souhaiter réduire la dépendance militaire canadienne envers le voisin du Sud. Mais il faut également reconnaître les raisons pour lesquelles le Canada a eu tendance à privilégier l’industrie militaire américaine dans ses dernières acquisitions. L’interopérabilité avec les États-Unis a longtemps été vue comme synonyme d’interchangeabilité. L’objectif n’était pas seulement de pouvoir opérer aux côtés des forces américaines, mais aussi d’opérer les mêmes plateformes afin de permettre un échange continu de renseignement et de données. L’interchangeabilité permet également de profiter des vastes chaînes de production américaine et des mises à jour à la fine pointe de la technologie.

Mais si l’on en croit les partis politiques, selon lesquels la souveraineté canadienne est menacée par les États-Unis, le risque posé par une dépendance sur la BITD américaine est insoutenable. Washington dispose de leviers de coercition majeurs qu’il pourrait exercer sur le Canada afin de le faire plier sur des litiges territoriaux ou relatifs à l’accès aux richesses naturelles canadiennes. De plus, si les Canadiens appuient les réinvestissements majeurs dans la défense canadienne, l’octroi de dizaines de milliards de dollars dans l’économie américaine plutôt que canadienne risquerait de soulever une levée de boucliers. Ainsi, le plan libéral de soutenir la BITD canadienne semble offrir une meilleure stratégie d’atténuation des risques auxquels fait face le Canada.

Cependant, le plan libéral ne va pas assez loin. Une véritable stratégie industrielle est nécessaire afin d’identifier des pôles stratégiques dans lesquels le Canada doit investir plutôt que d’intégrer des chaînes de production étrangère. Parmi ces pôles, le domaine des drones aériens, terrestres et sous-marins, de même que ceux de la défense antiaérienne et maritime et du renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) devraient être privilégiés afin de développer une expertise de pointe au Canada et réduire la vulnérabilité du pays en cas d’agression externe contre son immense territoire. Mais il faut être réaliste. Le Canada ne pourra véritablement réduire sa dépendance envers les États-Unis que s’il participe aux efforts d’achats en commun avec des partenaires étrangers, dont l’Ukraine, le Royaume-Uni, la France, la Corée du Sud et l’Allemagne.

Conclusion

Bien que les plateformes électorales du Parti libéral et du Parti conservateur reconnaissent l’importance accrue de la défense canadienne face à des menaces géopolitiques grandissantes, elles demeurent marquées par un manque d’ambition à la hauteur des défis identifiés. Si les Libéraux proposent des mesures pour renforcer la souveraineté et favoriser l’industrie de défense canadienne, et si les Conservateurs insistent davantage sur la militarisation de l’Arctique, aucune des deux formations ne rompt véritablement avec la dépendance stratégique historique du Canada envers les États-Unis. Les deux partis échouent à offrir une vision claire et cohérente permettant au Canada de défendre son territoire et ses intérêts dans un contexte où l’appui américain n’est plus garanti, laissant ainsi un vide préoccupant dans la réflexion stratégique nationale.

Article rédigé par:

Professeur titulaire et directeur du Département de science politique, Université du Québec à Montréal
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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