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Que vient donc faire l’OTAN en Indo-Pacifique?

Alors que la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine continue de faire rage et de mettre en péril la sécurité européenne, l’OTAN renforce depuis quelques années sa présence dans la région Indo-Pacifique. Créée il y a 75 ans en réponse à la menace soviétique et depuis lors centrée sur la sécurité européenne, pourquoi l’alliance militaire tourne-t-elle son regard vers l’Asie? Et de quelle manière ce changement se manifeste-t-il?

L’OTAN et la Chine

L’évolution dans l’orientation de l’OTAN s’effectue principalement sur deux plans. D’abord, l’Alliance atlantique porte un intérêt de plus en plus marqué envers la Chine, signe des changements que sa montée provoque sur l’échiquier mondial. En 2019, lors d’une réunion des pays membres à Londres, l’alliance militaire mentionnait brièvement la puissance asiatique pour la toute première fois dans un document officiel, notant sobrement que « l’influence croissante et les politiques internationales de la Chine présentent à la fois des opportunités et des défis ».

Depuis cette déclaration, le langage officiel de l’alliance s’est passablement durci, suivant la hausse généralisée des tensions entre l’Occident et Beijing. Dans le Concept stratégique 2022 de l’OTAN, document qui établissait les priorités de l’alliance pour la prochaine décennie, l’organisation critiquait la Chine pour ses « politiques coercitives qui sont contraires à nos intérêts, à notre sécurité et à nos valeurs », en plus de dénoncer ses « tentatives visant à diviser l’alliance ». Puis, dans son communiqué officiel à l’issue du sommet de Washington en juillet 2024, l’OTAN décriait le rôle de la Chine en appui (indirect) à la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine. Elle soulignait également les « défis systémiques » que la Chine fait poser sur la sécurité euro-atlantique, en lien avec ses « activités cyber et hybrides malveillantes, y compris [la] désinformation ».

L’OTAN et ses partenaires indo-pacifiques

Outre l’attention portée à la Chine, l’OTAN renforce considérablement ses relations avec ses quatre partenaires de la région, l’Australie, la Corée du Sud, le Japon et la Nouvelle-Zélande, collectivement surnommés les IP4 (Indo-Pacific 4). Bien que le dialogue entre l’alliance militaire et ces quatre pays remonte aux années 90 (dans le cas du Japon) et 2000, depuis l’an dernier, chacun des partenaires a conclu avec l’OTAN un Programme de partenariat individualisé. Fondés sur les compétences spécifiques des quatre pays, ces programmes visent à rehausser la coopération dans un grand nombre de domaines afin de faire avancer leurs intérêts stratégiques communs. Ainsi, l’OTAN collaborera notamment avec l’Australie sur l’interopérabilité militaire et la recherche scientifique, avec la Corée du Sud sur la cyberdéfense et le contrôle des armements, avec le Japon sur les technologies émergentes et la sûreté maritime, et avec la Nouvelle-Zélande sur les changements climatiques. 

Depuis 2022, les chefs de gouvernement des quatre pays de l’Indo-Pacifique ont participé à chaque sommet de l’OTAN, alors que leurs ministres des Affaires étrangères sont maintenant régulièrement invités aux réunions ministérielles. Les 17 et 18 octobre dernier à Bruxelles, les partenaires indo-pacifiques étaient invités pour la première fois à se joindre à la réunion des ministres de la Défense de l’alliance. Leur présence leur permet de contribuer activement aux débats et de coordonner leurs approches sur des questions d’intérêts mutuels, telles que la guerre en Ukraine. 

Étant donné le mandat résolument euro-atlantique de l’OTAN et la menace de l’expansion d’une guerre directement à ses portes, cette évolution de l’alliance militaire peut surprendre.

Pourquoi l’Indo-Pacifique?

Étant donné le mandat résolument euro-atlantique de l’OTAN et la menace de l’expansion d’une guerre directement à ses portes, cette évolution de l’alliance militaire peut surprendre. Son virage est d’abord dû à une prise de conscience du caractère indissociable des théâtres européen et asiatique. Comme l’OTAN l’indiquait dans son communiqué lors du sommet de ses membres en juillet 2024, l’organisation « attache de l’importance à l’Indo-Pacifique, car l’évolution de la situation dans cette partie du monde a des incidences directes sur la sécurité euro-atlantique ». Cela n’est pas sans rappeler l’avertissement répété à maintes reprises par l’ancien premier ministre japonais Kishida Fumio, en poste jusqu’en octobre dernier: « L’Ukraine aujourd’hui pourrait être l’Asie de l’Est demain ».

En effet, un certain nombre de poudrières en Indo-Pacifique pourraient avoir un impact négatif, si elles s’embrasaient, sur l’économie et la sécurité européennes. Au premier chef vient la possibilité d’un conflit armé entre la Chine et Taïwan, dans le cas où Beijing décidait d’utiliser la force pour ramener l’île, dont elle revendique la souveraineté, dans son giron. Taïwan joue un rôle essentiel dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, produisant plus de 90% des semi-conducteurs les plus avancés, critiques aux économies industrialisées. En outre, une guerre pourrait impliquer directement les États-Unis. Bien que Washington n’ait pas de relations diplomatiques officielles avec Taïwan et reconnaisse le principe de la « Chine unique », tel qu’exigé par Beijing, autant les administrations Trump que Biden ont renforcé leurs liens avec Taïwan et ont laissé planer le doute quant au rôle que pourraient jouer les Américains en cas de conflit. Une quelconque implication des États-Unis aurait une incidence immédiate sur son engagement envers l’Europe.

Au sud-ouest de Taïwan, la Mer de Chine méridionale est également le théâtre de tensions territoriales et maritimes impliquant notamment la Chine, les Philippines et le Vietnam. Cette année, le contentieux entre Beijing et Manille, alliée de Washington, a atteint des niveaux particulièrement dangereux, alors que les gardes côtières des deux pays se sont affrontées à quelques reprises près des côtes philippines. Une escalade des tensions poserait un risque non négligeable à de nombreuses économies, puisqu’on estime que de 20 à 30% du commerce mondial transitent par les voies maritimes de la Mer de Chine méridionale.

Finalement, deux autres développements récents en Indo-Pacifique suscitent la crainte chez les stratèges de l’OTAN. Tout d’abord, le renforcement remarquable depuis une décennie du partenariat stratégique entre la Chine et la Russie risque, selon l’OTAN, de « déstabiliser l’ordre international fondé sur des règles », suscitant « de profondes préoccupations ». Plus récemment, le resserrement de la coopération militaire entre la Corée du Nord et la Russie affecte directement la sécurité européenne. Depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, le régime de Kim Jong-un aurait fourni des millions de pièces d’artillerie à la Russie, en plus d’envoyer des milliers de soldats nord-coréens pour se battre aux côtés des forces russes.

Les limites de l’OTAN en Asie

Si ce projet indo-pacifique constitue une évolution stratégique pour l’alliance, il est essentiel de comprendre les limites de son rôle dans la région. D’abord, les partenaires indo-pacifiques ne souhaitent pas nécessairement que l’OTAN joue un rôle actif dans la région, mais plutôt qu’elle mette à contribution son expertise et ses compétences pour faire avancer les intérêts communs des deux parties. De plus, même s’il y a dans certaines capitales asiatiques un désir de voir l’alliance augmenter sa présence dans la région, les États membres n’appuient pas tous l’idée d’une OTAN tournée vers l’Asie. Certains croient que l’organisation devrait se concentrer uniquement sur l’Europe afin de contrer la menace russe. Le président français Emmanuel Macron, notamment, s’est opposé ouvertement à la proposition d’établir un bureau de l’OTAN à Tokyo, qui aurait pu faciliter la coordination avec les partenaires indo-pacifiques. En outre, la Hongrie de Viktor Orbán continue d’approfondir ses relations avec la Chine et agit de manière de plus en plus indépendante au sein de l’alliance, comme en fait foi le maintien de ses relations avec la Russie.

De manière plus générale, certains des États membres les plus importants de l’alliance, tels que la France et l’Allemagne, veulent éviter de s’aliéner la Chine, qu’ils considèrent comme un partenaire important, malgré les frictions. Cependant, étant donné la convergence grandissante des intérêts de l’OTAN et de ceux de ses partenaires indo-pacifiques, le projet asiatique de l’alliance n’est pas près de s’essouffler.

Article rédigé par:

Senior lecturer, Temple University Japan
Les opinions et les points de vue émis n’engagent que leurs auteurs et leurs autrices.

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