« Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu. » La formule employée par Mark Carney à Davos, le 20 janvier 2026, illustre bien l’un des enjeux auxquels le Québec est aujourd’hui confronté dans ses relations avec Ottawa, notamment dans le contexte des négociations commerciales avec les États-Unis et de la diversification internationale entreprise par le gouvernement canadien.
Lorsque des négociations internationales touchent directement ses compétences constitutionnelles, ses intérêts économiques ou certaines caractéristiques de son modèle social et linguistique, la question de la participation du Québec au processus de négociation se pose nécessairement. La nouvelle Politique internationale du Québec, rendue publique en juin 2026, réaffirme d’ailleurs clairement cette question. La politique précise que le Québec entend participer étroitement aux négociations touchant ses intérêts et peut refuser de mettre en œuvre un accord s’il estime ne pas avoir été suffisamment consulté.
Trois répondants sur quatre sont favorables
Cette position trouve un écho important dans l’opinion publique. Un sondage CROP commandé en début d’année par Robert Bernier et Stéphane Paquin pour l’ouvrage Les nouveaux défis de l’État québécois, qui paraîtra aux Éditions Druide le 9 septembre, demandait aux Québécois si le gouvernement du Québec devait être représenté au sein de la délégation canadienne lors des négociations internationales. Trois répondants sur quatre, soit 75 %, se disent favorables à une telle représentation. Seulement 12 % s’y opposent, tandis que 13 % ne se prononcent pas.
Parmi les répondants, 36 % souhaitent une représentation du Québec en tout temps, tandis que 39 % privilégient une participation lorsque les négociations concernent directement ses intérêts nationaux, notamment en matière de commerce ou de climat. Cet appui dépasse par ailleurs plusieurs clivages habituels. Chez les francophones, 78 % sont favorables à une représentation du Québec. Chez les non-francophones, cette proportion atteint un étonnant 63 %, contre 22 % d’opposition. Les résultats demeurent également relativement stables selon la région, l’âge, le genre, le niveau de scolarité et le revenu.
Ces résultats s’inscrivent dans une longue tradition de la politique internationale québécoise. Depuis les années 1960, les gouvernements du Québec, indépendamment de leur orientation partisane, ont défendu le principe selon lequel les compétences internes du Québec trouvent un prolongement sur la scène internationale, le fondement de la doctrine Gérin-Lajoie. À mesure que les accords internationaux ont étendu leur portée à des domaines comme l’éducation, la culture, l’environnement, les marchés publics, l’agriculture ou la réglementation économique, la participation des provinces aux négociations est devenue un enjeu de plus en plus concret.
Le Québec, province la plus touchée par les tarifs, demeure absent de la table des négociations.
La situation actuelle présente néanmoins un certain décalage entre ces principes et la pratique. Jusqu’ici, le gouvernement du Québec, bien qu’il soit le plus durement touché parmi les provinces canadiennes par les tarifs américains, n’a formulé aucune demande publique visant à obtenir une représentation au sein de la délégation canadienne dans les nombreuses négociations internationales engagées par le gouvernement de Mark Carney depuis qu’il est premier ministre. Le premier ministre du Canada a affirmé avoir conclu 20 ententes depuis qu’il est premier ministre, soit plus d’une par mois en moyenne. Plusieurs de ces ententes portent sur des questions qui touchent directement des compétences du Québec, notamment les minéraux critiques et stratégiques ou encore l’éducation. Il n’a pas davantage revendiqué publiquement une place formelle dans les discussions engagées avec l’administration Trump depuis l’imposition de nouveaux tarifs ou dans le cadre de l’examen de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique.
La nomination tardive de Louise Blais, en avril 2026, comme « Émissaire du Québec pour la révision de l’Accord Canada – États-Unis – Mexique » a permis de renforcer la présence québécoise dans ce dossier. Cette fonction demeure toutefois distincte d’une participation directe aux mécanismes de négociation et aux arbitrages effectués par Ottawa. Lorsque la conclusion d’une entente sur la réduction des tarifs avec Washington semblait possible, tant la première ministre Christine Fréchette que Mme Blais ont reconnu publiquement ne pas disposer de toute l’information concernant les compromis finaux envisagés. On a appris par la suite qu’ils portaient notamment sur des domaines de compétences du Québec.
Pour le Québec, les enjeux actuels sont loin d’être théoriques. Les politiques linguistiques, culturelles ou encore la découvrabilité des contenus québécois sur les plateformes numériques, les politiques agricoles, l’aluminium et le bois d’œuvre peuvent être affectés, directement ou indirectement, par les compromis conclus dans le cadre de futurs accords commerciaux.
À l’approche de la prochaine campagne électorale québécoise, cette question pourrait même devenir un élément du débat sur les relations Québec–Canada. Les différentes formations politiques seront notamment appelées à préciser leur conception de la protection des compétences constitutionnelles du Québec, leur position sur la centralisation de la conduite des négociations internationales à Ottawa et le degré de participation qu’elles souhaitent obtenir lorsque les intérêts québécois sont directement concernés.