Depuis le début de la crise qui perturbe l’approvisionnement en pétrole et en gaz du golfe Persique, plusieurs citoyens se demandent pourquoi les États-Unis et le Canada sont affectés par la hausse du prix de l’essence, alors que notre pétrole ne provient pas de cette région.
Comme plusieurs le savent, les Canadiens et les Américains sont tous deux des exportateurs nets de pétrole. Nos deux pays entretiennent d’ailleurs un réseau énergétique fortement intégré, reposant sur des oléoducs, mais aussi sur le transport ferroviaire et routier.
Malgré sa longue existence, le marché du pétrole est souvent présenté de manière simplifiée : un pays produit du pétrole, couvre ses besoins nationaux et, s’il en a en trop, il exporte ses surplus.
La réalité est beaucoup plus complexe.
Un marché mondial
Le pétrole (consommation quotidienne : plus de 100 millions de barils/jour) est échangé sur un marché profondément mondialisé. C’est d’ailleurs la commodité la plus échangée au monde. Environ le tiers du transport maritime mondial concerne les hydrocarbures, et une grande part du pétrole échangé dans le monde circule par voie maritime.
Sa mondialisation est facilitée par sa nature physique. Le pétrole est un liquide. Il peut être facilement stocké et transporté dans des barils : l’unité standard étant de 159 litres. Cette caractéristique très simple a favorisé son commerce international dès les débuts de son exploitation commerciale, dans les années 1870.
Être un pays exportateur de pétrole ne signifie pas qu’il n’en importe pas. Les États-Unis en offrent un bon exemple. Depuis 2018, ils sont devenus le premier producteur mondial et un exportateur net de pétrole… tout en important encore plusieurs millions de barils par jour.
Pourquoi ? Parce que toutes les raffineries ne sont pas adaptées aux mêmes types de pétrole et parce que les flux commerciaux obéissent aussi à la logique des coûts de transport et des contraintes d’infrastructures.
Des aspects techniques et logistiques qui ont leur importance
Les raffineries sont conçues pour traiter certains types de pétrole.
Aux États-Unis, plusieurs installations ont été optimisées pour raffiner du pétrole lourd. Or, la révolution de schiste aux États-Unis, durant la décennie 2010, a permis d’augmenter la production de pétrole, mais celui-ci est de type léger (faible densité). Résultat : les raffineries américaines continuent d’importer environ quatre millions de barils par jour de pétrole canadien, dont une grande part est de type lourd (plus visqueux).
Les dynamiques régionales jouent aussi un rôle. Les États de la Nouvelle-Angleterre disposent de peu d’oléoducs et de raffineries. Ils importent donc une grande partie importante de leurs produits pétroliers raffinés (essence, diesel ou kérosène) de régions voisines, notamment du Canada. La raffinerie d’Irving Oil, à Saint-Jean au Nouveau-Brunswick, est un fournisseur important pour cette région.
Le Québec exporte aussi des produits pétroliers raffinés vers les États-Unis.
Le Canada offre lui aussi un autre exemple révélateur. Le pays est l’un des plus grands producteurs et exportateurs de pétrole au monde, mais certaines régions, notamment l’est du pays, incluant l’Ontario, le Québec et les provinces atlantiques, importent encore une part importante de leur pétrole.
Le Québec importe environ 65 % de son pétrole du Canada, mais à hauteur de 35 % des États-Unis, même si le Canada est le quatrième producteur mondial.
Le Canada (…) est l’un des plus grands producteurs et exportateurs de pétrole au monde, mais certaines régions, notamment l’est du pays, incluant l’Ontario, le Québec et les provinces atlantiques, importent encore une part importante de leur pétrole.
Le marché physique du pétrole
En théorie, la chaîne pétrolière semble simple. À l’origine, on retrouve les producteurs : les compagnies nationales, comme Saudi Aramco, et les entreprises privées, comme ExxonMobil, Shell ou BP. Les acheteurs finaux sont les raffineries, qui transforment le pétrole brut en essence, diesel, carburant d’aviation et en produits pétrochimiques.
Mais entre les deux intervient un acteur souvent moins visible : les sociétés de négoce, ou traders. Une portion importante du pétrole consommé chaque jour dans le monde passe entre les mains de ces entreprises. Elles achètent des cargaisons et les revendent là où la demande, et les prix, sont les plus élevés.
Un exemple : la société Vitol, basée à Genève. Sur son site web, l’entreprise indique commercialiser environ 7,2 millions de barils de pétrole par jour et des produits raffinés. Elle dispose également d’une capacité de raffinage d’environ 1,2 million de barils par jour et participe activement au transport maritime. Ses clients vont des raffineries aux compagnies aériennes, en passant par les distributeurs de carburant, partout sur la planète.
On parle ici du marché physique : ce marché s’intéresse aux pétroliers, aux ports, aux voies maritimes, aux assurances, aux stocks, à l’activité des raffineries et à la capacité de transporter le pétrole.
Le marché du pétrole est souvent décrit comme fongible, parce que les cargaisons peuvent être échangées à l’échelle mondiale et les acheteurs peuvent remplacer un baril par un autre de qualité similaire. Donc si une crise empêche la livraison d’un baril, l’acheteur peut acheter une cargaison provenant d’un autre endroit, et ce même si son pays produit du pétrole.
Le marché financier du pétrole
Une autre couche de complexité s’ajoute : le marché financier du pétrole, souvent appelé paper oil.
En parallèle du marché physique, un marché financier s’est développé, avec des instruments financiers liés au marché pétrolier permettant la couverture de risques et la formation des prix.
Les transactions s’appuient sur des indices de référence. Les plus importants sont le Brent, historiquement issu de la mer du Nord, et le West Texas Intermediate (WTI). Le Canada possède aussi son indice, le Western Canadian Select (WCS). Ces références évoluent généralement dans la même direction et servent à fixer le prix des cargaisons de pétrole.
Même s’ils s’influencent l’un l’autre, il existe souvent un écart entre le marché physique et le marché financier.
On l’a vu au début de la crise dans le golfe Persique. L’Agence internationale de l’énergie a indiqué qu’il s’agit de la pire crise pétrolière de l’histoire, avec 20 millions de barils de brut et de produits raffinés qui ne peuvent plus être envoyés à destination.
Or, dans le marché financier, on a répondu avec une hausse importante des prix du baril, mais pas autant que certains l’avaient envisagé : le marché financier semble anticiper une fin prochaine des hostilités, et avoir confiance dans le fait que les réserves actuelles suffiront entretemps à combler le manque à gagner.
Cela dit, toute interruption de ce flot quotidien, comme on le voit avec la crise dans le golfe Persique, crée beaucoup d’incertitude, et la rareté ainsi suscitée fait nécessairement grimper le prix du baril, et de son principal produit raffiné, l’essence. Et ce, partout dans le monde, même au Canada, pourtant l’un des grands producteurs de cet or noir.