Beaucoup d’analystes, et Trump lui-même, évoquent la Doctrine Monroe, la “Gunboat Diplomacy” et l’âge d’or de l’impérialisme pour expliquer ou justifier la nouvelle politique américaine. Les échos sont on ne peut plus clairs: revendications territoriales arbitraires, mépris du droit, utilisation de la force, pillage des ressources. Mais le parallèle est encore plus intéressant quand on examine la mécanique de cet âge d’or, et un tel regard révèle rapidement les limites de l’aventure actuelle. Certains mentionnent l’attachement des peuples à la souveraineté ou l’Afghanistan et l’Iraq pour suggérer que l’entreprise est condamnée, mais c’est se tromper sur la structure politique des empires lorsqu’ils « fonctionnent ». Car dans des espaces marginaux, ce qu’est le Venezuela pour les États-Unis, c’est par erreur ou dans leur déclin qu’ils engagent de nombreuses troupes et s’impliquent directement, à grand frais, et souvent sans succès.
Pendant sa période triomphante, et on parle de presque deux siècles, c’est sur le « gouvernement indirect » et la « native administration » que l’empire britannique s’appuyait dans de tels cas: on s’entend avec un potentat local, le laissant libre des moyens à employer pour maintenir un ordre dont on profite pour affirmer ou protéger une position géostratégique et donner à nos compagnies un accès privilégié à des ressources. Une hégémonie à peu de frais, en somme.
Dans sa forme post-coloniale, la méthode fut de même au cœur du maintien par la France d’une forte influence dans son « pré carré » africain. Mais au vingtième siècle c’est surtout Washington qui l’a privilégiée pendant des décennies, parsemant le monde, du Nicaragua de Somoza et du Zaïre de Mobutu à l’Iran du Shah, de dictatures répressives et corrompues mais dont l’alignement « correct » dans la Guerre froide et l’ouverture aux investissements américains étaient sans faille. Un commentaire fameux attribué au président Harry Truman et concernant le président dominicain Trujillo, résume bien la logique de l’arrangement: « He’s a son of a bitch, but he’s our son of a bitch ».
Washington veut l’ordre avant tout
C’est apparemment le modèle que l’administration Trump espère mettre en place au Venezuela. L’enlèvement de Maduro et la neutralisation des défenses anti-aériennes du pays ont établi spectaculairement la vulnérabilité de ses dirigeants. Mais leur emprise sur le pouvoir est intacte. Clairement, ce sont eux qu’on veut voir assurer l’ordre dans le pays, garantir un réalignement géostratégique et, comme dans le bon vieux temps, ouvrir l’économie aux investissements américains. On n’exclut bien sûr pas d’envoyer des soldats pour rappeler à l’ordre les Vénézuéliens, mais l’occupation ou la prise de contrôle d’un pays chaotique et violent dont les infrastructures et l’économie sont en ruine ne fait clairement pas partie des plans de Rubio et Cie.
Un mois s’est écoulé depuis l’opération à Caracas, mais la mise en place de l’arrangement semble aller bon train et, comme on l’a vu, le concept a fait ses preuves. Les fanfaronnades de Trump quant au succès de l’entreprise et surtout quant à ses bénéfices pour les États-Unis et, accessoirement, pour le Vénézuéla, sont-elles pour autant justifiées?
Bien que parcellaires, les informations disponibles sur le régime, son fonctionnement, son contrôle du territoire et de sa population et sur l’état actuel de son économie suggèrent en fait que l’entreprise semble plutôt destinée à évoluer, au mieux, vers une stabilité bancale : un statu quo médiocre mais néanmoins propice à ces marchandages sordides qui voient des opportunistes s’enrichir et repasser à Trump et à sa famille une portion de leurs profits.
Le premier problème, c’est celui du potentat local. Ce dont l’empire a besoin, c’est de quelqu’un de flexible, assez solidement établi localement, puisqu’on ne veut pas trop investir pour le maintenir au pouvoir, mais qui reste néanmoins vulnérable ou dépendant de son appui. De ce point de vue, une dirigeante populaire comme Maria Corina Machado, aussi veule qu’elle se présente devant Trump, est loin d’être idéale puisqu’à terme, elle pourra gagner des élections et, pour ce faire, entendra répondre aussi à son électorat.
Le retour du pays sur la voie de la prospérité, dans un avenir prochain, semble illusoire et, surtout, les rêves d’État de droit, de démocratie, et de sécurité des Vénézuéliens ont toutes les apparences de faux espoirs.
Une présidente sans légitimité
La nouvelle présidente, Delcy Rodriguez, dénuée de légitimité populaire, brille par contre de tous ses charmes. Le problème, c’est que dans le Venezuela post-Maduro, il y a deux hommes forts… et qu’ils ne sont pas au pouvoir. Vladimir Padrino López, commandant en chef de l’armée et ministre de la Défense depuis 2014, est sans l’ombre d’un doute l’acteur politique le plus puissant au pays. Sans son appui, énoncé d’emblée, Delcy Rodriguez n’aurait pas fait de vieux os à la présidence. L’ex-militaire Diosdado Cabello, quant à lui ministre de l’Intérieur, ancien vice-président de Chavez, concurrent de Maduro pour la succession de celui-ci, contrôlant la police secrète et les services de renseignements (que dirige son frère), mais surtout à la tête des colectivos, les milices informelles du parti au pouvoir, représente une menace potentielle immense pour Rodriguez.
Dans la constellation chaviste, enfin, et malgré la présence de son frère Jorge à la présidence de l’Assemblée Nationale, Delcy jouit de peu d’appuis. Bannies des hautes sphères du pouvoir par Chavez lui-même, elle doit à Maduro sa réhabilitation et maintenant à Trump sa présence à la tête de l’État. Un sommet bien divisé, en somme, et au sein duquel la confiance n’a jamais régné, comme en font foi la présence massive de Cubains dans la garde rapprochée de Maduro, l’arrestation du général responsable de sa sécurité personnelle et chef de ses services de contre-espionnage, les purges régulières du corps d’officier par Padrino López et maintenant le secret qui entoure apparemment les déplacements de Diosdado Cabello.
Le second problème, c’est celui de l’ordre qu’on prétend « maintenir » et dont un certain quantum est nécessaire pour relancer l’économie et reconstruire l’industrie pétrolière. Le régime est stable, mais le pays est chaotique. Le Venezuela a un des pires taux d’homicides de l’hémisphère, ses rues et ses campagnes sont dangereuses, de larges portions du pays et les périphéries de ses grandes villes échappent au contrôle de l’État. Les prisons elles-mêmes sont pour la plupart dominées par des groupes criminels. Surtout, la stabilité des réseaux militaires, policiers et miliciens de Padrino López et de Cabello repose en partie sur l’exploitation directe ou indirecte—par le biais d’association avec des groupes criminels—des revenus d’activités illégales, de l’extorsion pure et simple au trafic de personnes et de drogues en passant par l’exploitation illégale de l’or et la contrebande de mercure dont elle dépend, sans parler du détournement des revenus de l’exploitation pétrolière. Ce détail rend pour le moins peu probable une quelconque offensive contre « le crime organisé » et dès lors le retour à un minimum acceptable de sécurité pour le public et… les investisseurs.
L’idée que, comme l’affirme Trump, les États-Unis vont désormais « diriger » le pays par le biais de leur contrôle du sommet de l’État doit en somme être fortement nuancée. Il est possible mais de moins en moins probable que le régime se divise et que le pays soit jeté dans le chaos. Mais l’arrangement qui émerge ressemble assez peu à une courroie de transmission qui ferait en sorte que les désirs de la Maison-Blanche se réalisent ipso facto sur le terrain. Par contre, Trump paraît plus crédible lorsqu’il dit qu’il « contrôlera l’argent » du pétrole, puisque le mécanisme qu’il propose, via un monopole de l’importation et de la vente du brut vénézuélien, bien que moralement scandaleux et probablement illégal, semble relativement simple et facile à mettre en place.
Compte tenu des réticences compréhensibles des grandes pétrolières à s’engager dans une authentique relance de l’industrie pétrolière vénézuélienne, ce qui semble se profiler a plutôt les allures d’un gouvernement indirect minimal facilitant l’exploitation, au profit d’associés de Trump, des ressources facilement accessibles à court ou moyen terme. Pour les Vénézuéliens, la suspension de l’embargo et la remise sur pied d’une partie de l’industrie pétrolière pourrait freiner définitivement l’effondrement de l’économie, réintroduire un peu d’argent dans les coffres de l’État et peut-être même faciliter un certain rattrapage. Mais le retour du pays sur la voie de la prospérité, dans un avenir prochain, semble illusoire et, surtout, les rêves d’État de droit, de démocratie et de sécurité des Vénézuéliens ont toutes les apparences de faux espoirs.