C’est dans un contexte hautement politique que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a dévoilé, le 12 novembre 2025, son très attendu World Energy Outlook. (Fait particulier : basée à Paris l’AIE publie seulement en anglais.)
Organisme relevant des pays riches de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’AIE a été créée en 1974 à la suite du choc pétrolier, avec pour mission d’assurer la sécurité d’approvisionnement en pétrole des États membres.
Un climat politique tendu pour l’AIE
Pourquoi ce contexte délicat ? Parce que l’installation de Donald Trump à la Maison-Blanche a ravivé l’hostilité de certains cercles républicains envers le virage en faveur de la transition énergétique entrepris par l’AIE, particulièrement depuis l’arrivée de Fatih Birol à sa tête en 2015.
En mars 2024, des élus républicains du Congrès ont adressé une lettre virulente à l’Agence, l’accusant de mettre en péril la sécurité énergétique des pays membres :
« L’AIE a compromis la sécurité énergétique en décourageant les investissements dans le pétrole, le gaz naturel et le charbon. Son analyse n’offre plus une évaluation équilibrée des politiques énergétiques et climatiques. Elle est devenue une partisane de la “transition énergétique”. »
Les signataires exigeaient des réponses à 16 questions, laissant planer la menace d’un retrait américain, un geste lourd de conséquences, puisque Washington finance 14 % du budget de l’Agence.
L’AIE mise au pied du mur
Impossible pour l’AIE d’ignorer ces critiques. Malgré une réponse officielle défendant son travail, l’organisation semble avoir senti qu’elle devait apaiser les tensions avec son principal bailleur de fonds. Le moyen le plus efficace ? Revoir son outil phare : ses scénarios énergétiques de long terme.
C’est ce qu’elle a fait.
Abandonné en 2019, le Scénario des politiques actuelles (Current Policies Scenario) est réintroduit. Il projette l’avenir énergétique uniquement à partir des politiques déjà en vigueur, sans tenir compte de celles qui pourraient être adoptées. Résultat : une vision plus favorable à la croissance des énergies fossiles.
En effet, selon ce scénario, la demande pétrolière continuerait de croître pour atteindre 113 millions de barils par jour (Mb/j) en 2050, une projection bien plus optimiste pour l’industrie.
À l’inverse, le Scénario des politiques annoncées (Stated Policies Scenario) intègre les mesures proposées, mais non adoptées. Plus ambitieux sur le plan climatique, il prévoit un pic pétrolier dès 2030, à environ 102 Mb/j, principalement en raison de l’électrification du transport routier (la demande actuelle tourne autour de 100 Mb/j).
Sans surprise, l’OPEP comme les élus républicains ont applaudi ce virage. L’Organisation a publié une déclaration intitulée « Le rendez-vous de l’AIE avec la réalité », rappelant les prédictions antérieures de Fatih Birol sur la fin imminente de l’ère pétrolière. « Le pic de la demande en combustibles fossiles était imminent. C’était un fait. Il s’agissait d’une déclaration définitive, mais qui est revenue hanter l’AIE. Un peu plus de deux ans plus tard, les affirmations audacieuses de l’AIE ont rencontré la réalité. »
Du côté républicain, on a salué une « correction de cap » rétablissant la « crédibilité et l’impartialité » de l’Agence, la fin de ses scénarios jugés « subjectifs ».
L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche a ravivé l’hostilité de certains cercles républicains envers le virage en faveur de la transition énergétique entrepris par l’Agence internationale de l’énergie.
Les impacts pour le Canada
L’industrie pétrolière et gazière canadienne, concentrée en Alberta, accueille favorablement cette réorientation. Plusieurs acteurs estimaient depuis des années que l’AIE réduisait indûment le rôle futur du pétrole, décourageant les investisseurs et les marchés financiers.
Ce nouvel Outlook 2025 pourrait raviver la confiance.
Rejoint pour ce blogue, Joe Calnan, vice-président Énergie à l’Institut canadien des affaires mondiales à Calgary et animateur du balado Energy Security Cubed, rappelle cependant qu’il faut interpréter les scénarios de l’AIE avec grande prudence.
Il évoque notamment le scénario zéro émission nette de l’AIE publié en 2021, et mis annuellement à jour depuis, très médiatisé, qui recommandait la fin immédiate des nouveaux investissements dans les projets fossiles.
Selon lui, certains décideurs politiques canadiens ont utilisé ce scénario pour justifier le blocage de projets énergétiques stratégiques qui, estime-t-il, seraient aujourd’hui d’une grande valeur dans le contexte géopolitique actuel. Le Canada cherche en effet à maintenir ses revenus mis à mal par la guerre tarifaire menée par Washington et à diversifier ses marchés en dehors du giron états-unien.
M. Calnan se réjouit néanmoins du retour du Scénario des politiques actuelles remis en place par l’AIE. Celui-ci « offre une référence utile pour analyser l’évolution des systèmes énergétiques sans l’impact de politiques climatiques nouvelles ». Il met toutefois en garde contre l’idée d’en faire un scénario de base, car « le futur contexte énergétique sera forcément différent ».
Selon lui, l’accent mis sur les politiques climatiques par l’AIE ces dernières années occulte souvent deux facteurs clés, soit les ruptures technologiques et les politiques commerciales, dont l’effet sur l’évolution du secteur de l’énergie est considérable.
En somme, les scénarios de l’AIE demeurent des outils précieux, fondés sur des données robustes. Mais, en définitive, ce sont probablement les transformations géopolitiques, combinées à la volonté accrue des États de renforcer leur sécurité énergétique, qui pèseront le plus lourd dans la trajectoire énergétique de la planète.