L’arrivée de l’administration Trump 1.0 a marqué une rupture brutale avec les approches traditionnelles du commerce international. En prônant un protectionnisme combatif, un nationalisme économique, des négociations bilatérales déséquilibrées et un rejet marqué des institutions multilatérales, Donald Trump a imposé une vision du commerce fondée sur la provocation et le chaos. Là où les administrations précédentes défendaient la théorie du jeu à somme positive, où chaque pays pouvait bénéficier du commerce mondial sans nécessairement affaiblir les autres, Trump a privilégié une vision du jeu à somme nulle, selon laquelle tout gain d’un partenaire commercial représente une perte pour les États-Unis.
Aujourd’hui, le second mandat Trump provoque les pires craintes : accélération du protectionnisme à l’échelle globale et de l’affaiblissement des institutions multilatérales. Dans le domaine technologique, une version 2.0 est normalement une amélioration de la version 1.0. Dans le cas de la seconde administration Trump, on nous annonce une version plus nationaliste et protectionniste que la première, avec des tendances impérialistes.
Alors que le multilatéralisme est déjà fragilisé et que le monde vit une des périodes d’instabilité les plus marquées des dernières décennies, nous proposons ici de revenir sur certains éléments ayant marqué Trump 1.0, et ce, afin d’éclairer les effets potentiels de ce second mandat.
Un premier mandat en rupture avec l’ordre établi
L’administration Trump 1.0 a mis de côté les principes fondamentaux du commerce international, notamment la réciprocité et les concessions mutuelles. Le slogan America First a cristallisé cette approche : pour Trump, les États-Unis doivent gagner en tout et pour tout, quitte à ignorer les bases du multilatéralisme et les règles du droit du commerce international.
Ce rejet du multilatéralisme a conduit au rejet des organisations internationales comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), que Trump a qualifiée de « pire organisation au monde ». Il s’est aussi traduit par le retrait des États-Unis du Partenariat transpacifique, de l’Accord de Paris sur le climat et de l’Organisation mondiale de la Santé en pleine pandémie. Trump a aussi isolé les États-Unis lors des sommets internationaux comme le G7 — où l’expression G6+1 traduisait bien l’isolement américain — ou encore le G20, où son unilatéralisme se heurtait à l’idée même de la coopération multilatérale.
La première administration Trump a aussi adopté des mesures économiques en contradiction avec le droit international. Les surtaxes douanières imposées sur l’acier et l’aluminium, soi-disant justifiées par des motifs de sécurité nationale, ont créé des tensions avec les partenaires commerciaux traditionnels (« alliés ») des États-Unis, notamment le Canada. La guerre commerciale avec la Chine en est un autre exemple marquant : on a assisté à une multiplication des surtaxes douanières de part et d’autre, et ce, en parfaite situation d’illicéité. Enfin, on a noté une augmentation des enquêtes pour subvention et dumping de 60 %, déstabilisant de ce fait les relations commerciales et la prévisibilité des opérateurs économiques privés.
Enfin, le premier mandat a été marqué par la négociation ou renégociation de plusieurs accords bilatéraux ou plurilatéraux. Trump a forcé la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) en menaçant d’y mettre fin par le retrait des États-Unis. Le but de l’exercice était de restreindre le libre-échange à l’avantage de l’économie américaine. Après des négociations tendues, avec un sentiment de fusil sur la tempe de la part de l’administration Trump, le Canada et le Mexique ont réussi à sauver les meubles, bien qu’ils aient dû faire des concessions importantes dans des secteurs comme l’automobile, les produits laitiers et le commerce numérique. Le résultat fut que le nouvel Accord Canada-Etats-Unis-Mexique (ACÉUM) ne fit aucun gagnant. Ce fut la même chose avec la Chine, la Corée du Sud et le Japon.
Aujourd’hui, le second mandat Trump provoque les pires craintes : accélération du protectionnisme à l’échelle globale et de l’affaiblissement des institutions multilatérales.
Trump 2.0 : à quoi s’attendre ?
Bien que l’administration Biden ait maintenu les politiques commerciales de la première administration Trump envers la Chine, elle a également cherché à réparer les ponts économiques et renforcer la collaboration avec l’Union européenne (Trade and Technology Council), l’Indopacifique (Indo-Pacific Economic Framework) et les Amériques (Americas Partnership for Economic Prosperity) sans mettre de l’avant la notion de libre-échange. Le but était de mieux coordonner les efforts pour contrer les avancées de la Chine en matière de commerce et technologie.
La politique commerciale américaine sous Trump 2.0 se radicalisera davantage, avec un recours accru à l’unilatéralisme et aux tarifs douaniers comme moyens de pression et de négociation. Les récentes déclarations de Donald Trump et ses collaborateurs laissaient entrevoir une approche plus globale, taxant non seulement la Chine (10 %), mais aussi bien d’autres pays. C’est en effet avec surprise que le Mexique et le Canada ont appris qu’ils étaient sous la menace de tarifs douaniers de 25 % sous prétexte des problèmes liés aux opiacés et à l’immigration. La même situation s’est produite à l’égard des BRICS pour qui Donald Trump a promis des tarifs de 100 % si ces derniers mettaient à exécution leur ambition de dédollariser leur économie.
Ces menaces de recours aux tarifs dépassent leur fonction commerciale traditionnelle, servant désormais de levier pour imposer des conditions sur des questions variées, de la migration aux politiques monétaires, en passant par des visées territoriales dans le canal de Panama ou au Groenland. De toute évidence, la contrainte économique par l’imposition de tarifs douaniers semble en passe de devenir la norme, et ce, même si cette attitude entre en contradiction avec le droit international. Pour rappel, tout acte de contrainte dans les affaires relevant du domaine réservé d’un État constitue une violation du principe d’interdiction d’intervenir dans les affaires internes d’un pays.
L’impact de cette approche agressive et transactionnelle sera certainement dévastateur non seulement pour les économies de plusieurs pays, mais aussi pour le système multilatéral existant depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. En effet, Trump 2.0 menace d’agir plus que jamais en marge du système de règles. On peut ainsi craindre une banalisation du non-respect du droit international menant à une fragmentation des règles commerciales mondiales existantes. Les pays en développement, qui dépendent du multilatéralisme pour accéder aux marchés mondiaux, se retrouveront marginalisés, dans un environnement commercial de plus en plus complexe et conflictuel.
Enfin, Trump 2.0 ne promet rien de bon pour l’avènement d’un commerce plus durable et responsable qui était pourtant bien en marche tant au niveau national, régional qu’international. Il est plutôt à prévoir que l’administration Trump 2.0 favorisera la déréglementation corporative. Quant aux autres pays, parions qu’ils auront d’autres chats à fouetter dans les quatre années à venir que de verdir leur économie et responsabiliser leurs entreprises à respecter les droits de la personne.