Alors que les violences sexuelles en temps de guerre attirent l’attention des médias, du monde politique et humanitaire, mais aussi de la recherche depuis plusieurs décennies, il est frappant de constater que peu d’initiatives ou travaux s’attachent à penser et promouvoir leur prévention.
Jusqu’à présent, décideurs et décideuses politiques, chercheurs et chercheuses se sont essentiellement focalisé·e·s sur une approche qu’on peut qualifier de punitive. L’idée sous-jacente de ces approches, qu’elles se fondent sur des tribunaux locaux, nationaux ou internationaux, est que la condamnation des coupables de ces violences finira par avoir un effet dissuasif sur d’autres auteur·e·s potentiel·le·s. De la condamnation des viols de masse en Bosnie-Herzégovine comme crimes contre l’humanité par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, au procès de Jean-Pierre Bemba (fondateur du Mouvement de Libération du Congo) en 2016 devant la Cour pénale internationale pour des charges de viol et autres crimes de guerre, ou à la condamnation de deux militaires russes par le tribunal du district de Novozavodsk à Tchernihiv (Ukraine) en novembre 2022, les procès des perpétrateurs et perpétratrices de violences sexuelles en temps de guerre ont largement été couverts par les médias.
Malheureusement, au niveau concret, l’idée que ces procès serviront d’avertissements permettant d’éviter ou au moins de diminuer la fréquence de ces violences ressemble davantage à un vœu pieux qu’à un fait observé. Souvent organisés des années après la fin d’un conflit violent, ces procès peuvent espérer avoir un effet préventif sur les violences dites résiduelles, par exemple sur les violences sexuelles perpétrées en période de post-conflit.
Leur effet dissuasif sur d’autres coupables éventuels dans d’autres zones de guerre dépend de leur exposition souvent limitée à ce type d’information. Pour le dire clairement, beaucoup ne sont pas conscients de la punition qu’ils ou elles encourent, et même si c’est le cas, le risque d’être condamné pour ces actes plutôt que pour d’autres types de violence commises en temps de guerre paraît faible.
Une politique de prévention
Étant données les conséquences souvent effroyables des violences sexuelles sur leurs victimes, et parfois sur leurs proches et descendant·e·s, les prévenir avant qu’elles n’adviennent semble être une évidence. Pourtant, prévenir ces violences est extrêmement complexe, pour plusieurs raisons, d’abord relatives à la multiplicité de leurs auteur·e·s : alors que beaucoup de discours et de politiques se focalisent sur les violences sexuelles perpétrées par les groupes armés non étatiques, il faut rappeler que dans beaucoup de régions, comme à l’est du Congo, la police, l’armée, les forces de maintien de la paix, mais aussi des étrangers de passage figurent parmi les principaux coupables. De même, les victimes ne sont pas toutes des femmes civiles, mais incluent aussi, en proportion non négligeable, des combattantes, ainsi que des hommes civils et combattants, et des membres de minorités sexuelles et de genre.
Par ailleurs, les violences sexuelles en zone de guerre sont loin de se limiter aux viols, mais incluent également l’esclavage sexuel, les mariages, avortements et incestes forcés, la torture et les mutilations sexuelles, la nudité forcée, la castration partielle ou totale, etc.
Pour faire face à ces acteurs et formes diverses, la prévention ne peut donc se limiter à des résolutions des Nations Unies, à des conférences ou déclarations internationales, mais doit inclure les groupes armés et les pays concernés, les communautés locales, les cours de justice nationales et internationales, et ainsi de suite. Se posent aussi des problèmes relatifs à un manque chronique de financement et de volonté politique, dans un contexte où beaucoup de décideurs et décideuses politiques ne considèrent pas la lutte contre ces violences comme une priorité.
Pour l’heure, à part quelques campagnes internationales très médiatisées, mais avec peu d’impact concret, la plupart des actions préventives se focalisent sur la formation des forces internationales de maintien de la paix, ou résultent d’initiatives locales souffrant cruellement de manque de fonds. Pourtant, ce que les recherches montrent, c’est que ce sont les approches à multiples volets et multiniveaux qui fonctionnent le mieux, et associant les actions visant le long terme (ce qu’on appelle la prévention structurelle) et celles visant le court terme (la prévention dite opérationnelle).
Les violences sexuelles en zone de guerre sont loin de se limiter aux viols, mais incluent également l’esclavage sexuel, les mariages, avortements et incestes forcés, la torture et les mutilations sexuelles, la nudité forcée, la castration partielle ou totale, etc.
La nécessité d’approches multiniveaux
En dehors des actions ex-post (comme améliorer le signalement des cas ou punir et dénoncer publiquement les coupables), il est important de partir de ce que nous savons des différentes formes de violences sexuelles, de leurs causes et de l’identité des victimes et coupables. Les victimes civiles sont souvent vulnérables en raison de leur identité de genre, mais aussi de leur appartenance ethnique, de leur statut socio-économique, de leur orientation sexuelle, et/ou de leur lieu d’habitation, en particulier les villages isolés. Par conséquent, la prévention de long terme doit soutenir les victimes civiles potentielles en les aidant à améliorer leur situation économique et leur autonomie, par exemple via des programmes de microfinance, et les former à des mesures d’autoprotection.
Parfois, des mesures simples suffisent à réduire l’incidence des violences, comme améliorer l’éclairage public, ou sécuriser l’accès à certaines ressources comme l’eau potable et le bois de chauffage, dont la collecte expose souvent les femmes les plus défavorisées aux violences sexuelles. Une autre piste de prévention consiste à mobiliser les acteurs locaux, en particulier les leaders communautaires et religieux, et leur demander de condamner clairement ces violences et surtout de faire porter le blâme sur les auteur·e·s et non plus sur les victimes.
Par ailleurs, les violences sexuelles peuvent être le produit d’une stratégie militaire délibérée, ou résulter d’un manque de contrôle ou d’intérêt des autorités militaires. Ainsi, établir des codes de conduite et punitions claires contre les violences sexuelles et systématiquement former les combattant·e·s de tous grades sur le sujet, constituent des options de prévention réalistes. Sur le long terme, il est également important de lutter contre les modèles de masculinité violente qui prévalent dans la police et les groupes armés – étatiques ou non – et de combattre les modèles et valeurs qui rendent les violences sexuelles acceptables. Les violences sexuelles commises par des combattant·e·s sur d’autres pourraient aussi être limitées en construisant systématiquement des salles de bains et toilettes séparées dans les baraquements militaires.
À plus court terme, il est crucial de renforcer la protection des plus exposé·e·s., par exemple en offrant des lieux de refuge aux civils en cas de présence de groupes armés dans la région concernée, en encourageant les plus vulnérables à effectuer leurs déplacements en groupe, et en organisant des patrouilles dans les secteurs où les violences sexuelles sont les plus nombreuses.
Le risque du découragement
La liste des mesures possibles est longue, d’autant qu’elle ne se limite pas à celles listées ci-dessus. Alors que le monde fait face à de nombreuses guerres dont le bilan humain est monstrueux, le risque est de baisser les bras, de conclure que les violences sexuelles en temps de guerre sont inévitables, et que les prévenir est impossible en pratique.
Il faut pourtant se souvenir que les conséquences des violences sexuelles ne concernent pas “que” les victimes et leurs descendant·e·s, notamment via la transmission intergénérationnelle des traumatismes. Ces violences ont un impact sur des communautés voire des régions entières, et ce pendant des décennies. Les recherches existantes démontrent ainsi que les conflits avec des taux élevés de violences sexuelles présentent des risques de récurrence beaucoup plus importants, constituant ainsi des menaces pour l’avenir. Prévenir les violences sexuelles en temps de guerre devrait donc figurer parmi les priorités absolues des États comme des organisations internationales.