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L’étonnante révolution sécuritaire du président salvadorien

Pays d’Amérique centrale de 6,3 millions d’habitants, le Salvador connait d’importants changements depuis l’arrivée au pouvoir en 2019 de Nayib Bukele, un président de 43 ans, qui a entraîné le pays dans une véritable révolution sécuritaire.

D’origine palestinienne, affichant un look décontracté ou arborant de chics vestes orientales, souvent présenté dans les médias comme un « dictateur cool », Bukele a effectivement entrepris de purger son pays du crime organisé, un projet très ambitieux dans une région dominée en grande partie par les groupes comme la Mara Salvatrucha (MS13) et le Barrio 18.

De la guerre civile à aujourd’hui

Petit détour historique. Dans les années suivant la signature à Mexico des accords de paix de Chapultepec mettant fin à treize ans de guerre civile au Salvador (1979-1992), le taux d’homicides dans la capitale est environ dix fois supérieur à celui de la moyenne du reste de l’Amérique latine, d’après l’Institut de médecine légale de San Salvador. La fin de la guerre ne veut pas dire la fin de la violence.

En 2019, quand Bukele remporte dès le premier tour l’élection présidentielle avec 53,3% des voix, le pays détient le record du plus haut taux annuel d’homicides en Amérique centrale, une réalité qui incite chaque semaine des milliers de gens à prendre la route des États-Unis. Conséquence de la guerre civile puis de la violence des gangs – et bien sûr de la pauvreté qui en découle –, on estime à 1,4 million le nombre de gens d’origine salvadorienne établis au pays de l’Oncle Sam.

Homicides: d’un record à l’autre

L’opération de « nettoyage » s’est vite avérée très efficace. Après l’avoir «testé» durant la Covid lors d’un confinement draconien, le président obtient en mars 2022 de l’Assemblée législative un état d’exception qui se solde, dès les premières semaines, par une baisse radicale de la criminalité et du sentiment d’insécurité. Des sources crédibles suggèrent la rupture d’une entente secrète entre les gangs (pandillas) et le gouvernement. Les membres de gangs tentent de prendre la fuite à travers les circuits migratoires menant aux États-Unis, traqués dans plusieurs quartiers par les autorités. Rares sont les arrestations rapportées dans les médias locaux ou internationaux. Depuis son coup d’envoi, plus de 80 000 criminels présumés ont été jetés en prison.

« La principale réaction des gangs à la répression de Bukele semble avoir été de se cacher. Dans certains cas, il s’agissait d’une tactique délibérée. Cependant, la férocité de la répression gouvernementale semble également n’avoir laissé aux gangs d’autre choix que de se disperser », conclut un rapport du centre InSight Crime, lequel souligne l’étonnante absence de «réponse coordonnée».

Selon les données publiées par le gouvernement salvadorien en janvier 2024, l’année 2023 a connu le plus faible nombre d’homicides de toute l’histoire du pays avec 154 homicides, en contraste avec 7977 assassinats en 1995.

Bukele a inauguré début février 2023 une prison pouvant recevoir 40 000 détenus. Apparemment la plus grande des Amériques, il la présente comme « un élément essentiel pour la victoire totale dans la guerre contre les gangs ». Des organismes de défense des droits humains dénoncent régulièrement la surpopulation dans ces établissements où il semble toujours manquer de tout, et où les autorités surveillent de près le risque d’insurrection.

Des observateurs considèrent toutefois ce recul du crime comme temporaire. État d’exception, situation exceptionnelle. Dans une région où des inégalités structurelles conditionnent la vie socioéconomique depuis le régime colonial, on redoute une accalmie passagère masquant des tensions profondes prêtes à resurgir.

Membres des groupes MS13 et Barrio 18, septembre 2020

Un président très populaire

Dans tous les cas, l’opération donne un répit bien mérité à une population extrêmement éprouvée par la violence. Durable ou temporaire, la débâcle des gangs confère à celui qui se présente sur X comme un « philosophe-roi » une popularité remarquable et difficilement contestable à la lumière des sondages et témoignages sur le terrain.

Il est vrai que la plupart des criminels visés affichent de manière ostentatoire leur appartenance à leur gang au moyen de divers tatouages et autres codes. Mais en plus de permettre d’appréhender des innocents, victimes de cette méthode de ratissage excessif, l’état d’exception renforce démesurément le pouvoir exécutif au détriment d’une séparation des pouvoirs déjà fragile, voire théorique dans ce pays. Malgré les reproches des mêmes ONG qui déplorent la suspension des libertés fondamentales, Bukele persiste et signe dans sa volonté de parachever son plan.

Lutte aux gangs: deux écoles opposées

À l’échelle du continent, sa stratégie en matière de lutte aux gangs prend le contrepied de l’école « pacifiste » à laquelle appartiennent notamment le président colombien, Gustavo Petro, et le désormais ex-président mexicain, Andrés Manuel López Obrador (AMLO). La dauphine et successeure d’AMLO, Claudia Scheinbaum, entend poursuivre la même approche. Une école de pensée plusieurs fois tournée en dérision par Bukele, qui y voit un aveu de faiblesse et un discours utopiste.

Les résultats mitigés du projet de « paix totale » de Petro et l’approche abrazos no balazos (des câlins et non des balles) de López Obrador offrent des munitions symboliques aux leaders comme Bukele. Comme un grand nombre de leurs compatriotes, ces derniers sont convaincus que seule la manière forte peut faire reculer les gangs, cartels de la drogue et guérilleros encore actifs.

En Colombie, Gustavo Petro est accusé par l’opposition et dans la presse d’être beaucoup trop conciliant envers le crime organisé. Un rapport de la Fondation Paix et Réconciliation (PARES), un groupe de recherche sur les conflits armés, suggère même un renforcement de certains groupes criminels deux ans après l’arrivée au pouvoir du premier président de gauche de l’histoire du pays. Au Mexique, tous les indicateurs montrent que cette « main tendue » aux cartels n’a pas endigué la violence, loin de là, comme en témoigne le nombre alarmant de disparitions de femmes et d’enfants.

Encore une fois, temporaires ou non, les succès de Bukele en matière de sécurité sont attrayants pour des gouvernements d’Amérique latine (et probablement d’ailleurs) aux prises avec des problèmes similaires.

Vers la «bukelisation» du continent?

Encore une fois, temporaires ou non, les succès de Bukele en matière de sécurité sont attrayants pour des gouvernements d’Amérique latine (et probablement d’ailleurs) aux prises avec des problèmes similaires. Le dynamisme économique dont Bukele fait preuve en se montrant ouvert à diverses formes d’innovation – comme la cryptomonnaie Bitcoin – contribue aussi à faire de lui un leader apprécié de la droite en général, qui rêve de reconquérir un continent aujourd’hui largement dominé par la gauche.

En Équateur, en janvier 2024, le président Daniel Noboa, de droite, a déclaré l’état d’exception en réaction à des attaques inédites du crime organisé, notamment une étonnante prise d’otages dans les studios de la chaîne de télévision TC, dans la ville portuaire de Guayaquil. Longtemps considéré comme un havre de paix, l’Équateur n’avait jamais connu une telle flambée de violence. En juillet dernier, Noboa en était à décréter l’état d’exception pour une troisième fois dans plusieurs provinces.

Le 27 septembre dernier, le ministre de la Défense du Pérou, Walter Astudillo, a décrété l’état d’urgence dans 14 districts répartis à Lima et Callao. Destinée à mater le banditisme, la mesure comprend – comme au Salvador et en Équateur – la suspension des droits constitutionnels comme l’inviolabilité du domicile et la liberté de circulation. Depuis la destitution du président de gauche Pedro Castillo et son remplacement par sa vice-présidente Dina Boluarte, en décembre 2022, le Pérou connait d’importants troubles et Lima a souvent recours à cet outil pour tenter de rétablir l’ordre, menacé un jour par les soulèvements populaires, l’autre jour par les pandillas.

Au Chili, le président de gauche Gabriel Boric, dont le camp penche naturellement du côté « pacifiste », aurait récemment envisagé de décréter l’état d’exception dans certaines zones du pays, d’abord dans la capitale Santiago, où le crime organisé plonge dans la détresse une part grandissante de la population.

En Amérique latine, la tentation reste grande de normaliser l’état d’urgence à des fins sécuritaires, sous lesquelles peuvent toujours être dissimulées des velléités autoritaires.

Article rédigé par:

Essayiste et journaliste
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